L’Assemblée nationale se penche aujourd’hui sur une proposition de loi portée par La France insoumise, qui réclame la nationalisation des activités françaises d’ArcelorMittal pour sauver l’emploi et relancer une filière sidérurgique en plein doute. Cette initiative remet la sidérurgie au centre du débat public et rallume, presque instantanément, les tensions entre le gouvernement, l’opposition et les syndicats. Car derrière ce mot parfois lointain, la sidérurgie, l’industrie qui transforme le minerai de fer en acier, demeure l’un des piliers historiques de la puissance industrielle française et européenne.

ArcelorMittal occupe aujourd’hui le cœur du débat politique, mais son histoire dépasse le cadre d’un vote parlementaire. Tout commence en 2006, lorsque Arcelor, premier sidérurgiste européen, est racheté par Mittal Steel. L’opération est alors soutenue du bout des lèvres par le gouvernement de Dominique de Villepin après une intense pression internationale. Nicolas Sarkozy, quant à lui ministre de l’Intérieur à ce moment, plaide déjà pour « laisser jouer le marché ». Cela marque la bascule de la sidérurgie européenne dans une logique de globalisation totale : les décisions ne se prennent plus dans les bassins industriels, mais dans les sièges internationaux, loin des sites et des salariés.
À partir de ce moment, les sites français comme Florange, Dunkerque ou Fos-sur-Mer cessent d’être considérés comme des piliers nationaux. Ils deviennent des variables d’ajustement dans une stratégie mondiale. Les premières alertes surviennent avec l’arrêt de hauts-fourneaux, ces installations industrielles qui permettent de produire de la fonte grâce à une chauffe du minerai à plus de 1 500 degrés. Contrairement à ce que le terme peut laisser croire, l’arrêt d’un haut-fourneau n’est pas temporaire : une fois éteint, il ne redémarre pratiquement jamais. À Florange, cette extinction marque le début d’une période d’incertitude économique et sociale. Elle entraîne une baisse de production, une diminution des activités de maintenance, et donc un recul des effectifs. De nombreux emplois indirects disparaissent dans le bassin industriel.
Un géant industriel fragilisé par la mondialisation
Aujourd’hui encore, ArcelorMittal demeure un acteur important en France, avec près de 15 000 salariés. La France produit désormais environ 12 millions de tonnes d’acier par an, contre plus de 20 millions au début des années 2000, une contraction qui illustre la fragilisation progressive de la filière. Mais cette dernière évolue sur un terrain miné : flambée des coûts énergétiques, concurrence asiatique féroce, investissements redirigés vers les pays offrant plus de marges et moins de contraintes environnementales ou sociales. À l’international, plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, ont documenté les dérives de ces délocalisations dans certains pays producteurs d’acier ou de minerai de fer. En Inde, des communautés vivant à proximité de sites miniers ont fait l’objet d’expulsions forcées. Au Kazakhstan, des rapports évoquent des conditions de travail dangereuses, liées à des équipements vieillissants ou à des normes de sécurité insuffisantes. Ces situations ne visent pas spécifiquement ArcelorMittal, mais illustrent les réalités de production dans plusieurs pays à bas coûts, souvent éloignées des standards européens. En France, plus de 600 emplois pourraient être menacés, renforçant l’impression que la sidérurgie nationale est dirigée depuis l’étranger selon des critères financiers, déconnectés de toute réalité territoriale.
Les syndicats de la métallurgie alertent depuis des années. Pour la CGT, « ArcelorMittal ne raisonne plus en sidérurgiste, mais en fonds d’investissement ». La CFDT avertit également : « Sans vision publique, les sites français seront toujours les premiers sacrifiés. » Ils demandent aujourd’hui une sécurisation des emplois, un engagement ferme sur les investissements de décarbonation et surtout un véritable rôle des salariés dans la gouvernance industrielle.
Une proposition de nationalisation qui rallume le débat politique
C’est dans ce contexte qu’a été déposé, le 12 janvier 2024, le projet de loi de nationalisation porté par La France insoumise, soutenu par une partie de la gauche et plusieurs syndicats de la métallurgie. L’objectif est clair : reprendre le contrôle d’un secteur jugé stratégique, enrayer la succession de fermetures et engager une modernisation profonde de la production d’acier. Longtemps resté discret dans les travaux parlementaires, le texte est revenu au premier plan après le vote très commenté du 27 novembre 2025, au cours duquel l’Assemblée nationale s’est prononcée sur la nationalisation d’ArcelorMittal France.
La majorité présidentielle continue de s’y opposer, invoquant un coût jugé trop élevé et les incertitudes d’une gestion publique d’une telle ampleur. La droite dénonce un retour en arrière industriel. Quant au Rassemblement national, qui revendique régulièrement sa proximité avec les milieux ouvriers, il a choisi de s’abstenir lors de ce scrutin : sur les 42 abstentions enregistrées, 40 provenaient de ses rangs. Un positionnement qui a ravivé les critiques sur le décalage persistant entre son discours social et ses prises de position concrètes lorsqu’il s’agit de votes touchant directement à la sauvegarde de l’emploi industriel.
Nationaliser ou laisser faire ? Le précédent Alstom–GE et les leçons internationales
Le coût estimé de la nationalisation, entre 3 et 4 milliards d’euros, cristallise les lignes de fracture. Les défenseurs du texte rappellent que laisser mourir la filière coûterait infiniment plus : pertes d’emplois, désertification économique, recul technologique, et dépendance accrue aux importations d’acier étranger. Si le débat est si vif, c’est aussi parce que la France a déjà fait l’expérience amère d’un désengagement industriel mal anticipé. Le cas d’Alstom et de General Electric (GE) à Belfort en est l’un des exemples les plus marquants. Après la vente de la branche énergie d’Alstom à GE en 2015, plus de 300 emplois directs ont disparu, entraînant la chute d’un écosystème industriel entier. Les syndicats avaient pourtant multiplié les mises en garde, demandant à être reçus par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, sans jamais obtenir de rendez-vous. Comme l’a résumé un délégué Force ouvrière : « On ne nous a pas ignorés par accident, mais par choix. » En 2019, GE annonce un plan de suppressions de postes qui revient à démanteler une partie du site. L’État doit alors revenir en urgence, mobiliser des fonds publics et faire intervenir EDF pour sauver une partie des activités. Belfort devient ainsi le symbole d’un paradoxe français : lorsque l’État se retire trop vite, il revient plus tard, trop tard, et plus cher.
Cette situation n’est d’ailleurs pas propre à la France. L’Allemagne a renationalisé en 2022 le géant énergétique Uniper pour sécuriser son approvisionnement. Les États-Unis ont sauvé General Motors en entrant temporairement dans son capital. Le Royaume-Uni a repris une partie de sa sidérurgie pour éviter un effondrement brutal. Dans tous ces cas, la nationalisation n’a pas été vécue comme un retour au passé, mais comme un outil pragmatique de souveraineté économique.
Concernant ArcelorMittal, le Sénat doit encore se prononcer. L’avenir de la filière dépendra autant de la conjoncture internationale que des choix politiques à venir. Le débat révèle toutefois une tension majeure : l’acier est devenu un test de souveraineté industrielle pour la France. Reste à savoir si le pays peut continuer à laisser des décisions déterminantes pour ses territoires se prendre à l’étranger sans capacité réelle d’intervention publique.





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