© Maxwell Hunt

À chaque nouvelle sortie, un étrange sentiment de déjà-entendu s’installe. Même rythme familier, mélodie prévisible, refrain immédiatement reconnaissable : les hits semblent partager un air de famille. Impression subjective ou évolution mesurable ? À l’heure du streaming et des succès calibrés pour capter l’attention en quelques secondes, la création musicale est prise entre libertés artistiques et logiques d’efficacité.

Accords magiques et progressions 

Si on a l’impression d’une ressemblance entre les titres musicaux, c’est parce qu’ils utilisent d’abord les mêmes accords. Plus communément appelés les “accords magiques”, ils sont connus pour sonner de façon harmonieuse et agréable à l’oreille humaine, tout en étant facilement mémorisable et accessible pour les musiciens. Au piano, il s’agit du Do, Sol, La mineur et Fa (C, G, Am et F en utilisant la notation internationale). À la guitare, ces accords sont Em-C-G-D. Exécutés dans l’ordre ou dans le désordre, ils sonnent toujours bien. 

Une fois ces accords mémorisés, il convient de les jouer selon une certaine logique. Cette logique, appelée progression, correspond à une série d’accords musicaux qui vise à établir une tonalité fondée sur une tonique et son accord. Parmi les progressions établies, c’est la progression I-V-vi-IV qui est très courante dans les musiques occidentales depuis la fin du XXe siècle. Aussi appelée la “progression d’accords de pop punk”, elle est composée des quatre accords magiques de piano, dans l’ordre C-G-Am-F. On retrouve cette progression dans de nombreuses chansons, et dans plusieurs genres : de Don’t Stop Believin’ de Journey, à I Knew You Were Trouble de Taylor Swift, en passant par Zombies de The Cranberries. Elle existe aussi sous la forme vi-IV-I-V, surnommée progression féminine sentimentale, et se compose du La mineur, Fa, Do, Sol (Am-F-C-G).

Bien que les accords et les séquences d’accords se rejoignent, cela n’explique pas entièrement la similarité des chansons de notre époque. En effet, des variables sont encore à nuancer, notamment les instruments utilisés, le rythme établi, les styles choisis, ou encore les différents arrangements effectués. 

Le rôle de l’informatique musicale 

À l’aube des années 80, Roger Linn invente la première boîte à rythme programmable. Désormais, la rythmique d’un morceau pouvait être opérée à partir de cette machine capable de gérer des séquences de percussions en boucle. Cette boîte à rythme inspire par la suite de nombreuses autres machines du même type. De fait, leur pluralité et diversité fait que jusqu’aux années 90, le timing et le tempo d’une boîte n’était pas réellement identique au même procédé d’une autre boîte à rythme. Aujourd’hui, les boîtes à rythmes se sont standardisées, et par la même occasion, les sons se sont uniformisés. Les sons disponibles à l’achat sont les mêmes, ce qui crée une parfaite synchronisation, qui explique que les chansons d’aujourd’hui se ressemblent davantage que celles des eighties

Dans le même registre, le procédé actuel d’alignement des voix joue également un rôle dans l’uniformisation des chansons. Comme l’explique le producteur-compositeur Billy Hume, les logiciels de production musicale comportent de nombreuses fonctionnalités permettant de faciliter la création de musique. Parmi eux, on retrouve l’alignement des voix, afin de rendre une composition vocale plus lisse, et ainsi plus agréable à l’oreille. Pour autant, sur un disque des Beatles par exemple, les voix de John Lennon et Paul McCartney, qui sont par définition différentes, tentent de s’accorder ensemble. Malgré cette imperfection, on qualifie aujourd’hui les titres du groupe anglais de phénoménales et impressionnants. Ce phénomène rappelle l’esthétique japonaise du wabi-sabi, qui voit la beauté dans l’irrégularité – autant d’éléments que la standardisation tend à gommer. 

© Abbey Road Institute

Une dernière raison technique de la ressemblance des chansons est sans doute l’auto-tune. Bien qu’elle ne soit pas présente dans tous titres, elle s’est ces dernières années démocratisée et régulée. Inventé en 1997 par l’ingénieur Andy Hildebrand, à l’origine pour corriger les fausses notes en post-production, ce procédé a rapidement été utilisé par de nombreux artistes, sans vraiment la doser. On peut notamment citer Believe de Cher, ou Try Me de Dej Loaf. Aujourd’hui, cette trend est globalement passée, et l’auto-tune est devenu un instrument à part entière. Solveig Serre, historienne et musicologue, explique qu’elle devient le « marqueur » d’un son. Correcteur de tonalité, l’auto-tune recale la voix pour l’intégrer à la bonne gamme de notes. 

Simplification des paroles 

Au-delà de la composition de la musique, les chansons trouvent une ressemblance dans leurs paroles. On retrouve beaucoup de thèmes similaires, comme l’amour, la tristesse, la peur, la colère, et ce depuis le début de la musique. Ce qui se répète, c’est surtout les onomatopées vocales et des vocalises – ces “oh oh” ou ces “mmmm”, faciles à mémoriser et à reprendre en chœur. Un son qui a été très tendance en 2016, c’est le “Millennial Whoop”, qu’on peut retrouver dans California Gurls de Katy Perry, ou Live While We’re Young des One Direction. En utilisant tous les mêmes vocalises dans leurs chansons, les artistes ne se démarquent pas des autres chansons, ce qui d’un autre côté, permet de rendre directement une chanson familière. 

Par ailleurs, on observe un phénomène de simplification des paroles dans les titres. La chercheuse Eva Zangerle et son équipe ont ainsi étudié les textes de milliers de morceaux (1980-2020), et ont remarqué une perte de richesse de vocabulaire, de complexité, et une augmentation du nombre de lignes répétées. Le nombre de termes différents utilisés dans un même morceau a diminué, en particulier dans les chansons de rap et de rock. Par exemple, Gims utilise 75 mots dans sa chanson NINAO, tandis que dans son ancien titre J’me tire, il en utilise environ 200. 

© GIMS – NINAO

La pression de la réussite et des producteurs 

Ce que veulent les producteurs et les maisons de disques, c’est vendre. La logique de marketing et de rentabilité est si dense, que les artistes en oublient parfois leur art. Jon Sine, producteur de musique, explique dans une vidéo avoir eu de nombreuses demandes d’artistes pour produire une musique. Jusque-là, rien d’anormal. La requête précise était de créer une musique similaire à celles du top 10 ou top 50. Le but de ces artistes était donc clairement de produire ce qu’on appelle du “mainstream”, c’est-à-dire ce qui est massivement populaire. En allant tous vers une production musicale commerciale, ce n’est pas étonnant de retrouver des ressemblances entre les chansons. 

Les artistes et les producteurs ne sont évidemment pas les seuls à pointer du doigt. En général, les codes et les règles de la musique peuvent se montrer assez stricts. Si les morceaux se ressemblent parfois, c’est aussi à cause de leur structure. Des études révèlent qu’une chanson qui fonctionne est une chanson dont le refrain doit intervenir une minute après le début du morceau. Enfin, les radios jouent également un grand rôle dans les règles d’usage de la musique. Elles ont imposé un format de deux à trois minutes pour une musique, ce qui avait notamment valu à Bohemian Rhapsody de Queen de ne pas être diffusée à la radio dans un premier temps. 

Ces règles sont parfois – comme ce fut le cas de Queen – dépassées et transgressées. Il n’empêche, les normes musicales actuelles ne sont pas remises en question, et c’est là une des raisons majeures de la ressemblances croissante des titres d’aujourd’hui. 

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