Effacés de la citoyenneté birmane, puis confinés dans des camps de réfugiés du Bangladesh, les Rohingyas semblent condamnés. Entre violences d’État, exil forcé et absence de solutions internationales, leur histoire révèle l’une des crises humanitaires les plus persistantes du XXIe siècle.

“D’abord, ils ont effacé notre nom.” Loin d’être une métaphore, cette phrase traduit une réalité brutale : celle d’une politique d’effacement. Au Myanmar, les Rohingyas – minorité de confession musulmane – subissent depuis des décennies une discrimination institutionnalisée. M. Andrew Gilmour, ancien Sous-Secrétaire général aux droits de l’homme des Nations Unies (2016-2021), alertait sur une “violence généralisée et systémique”. Une violence qui inclut déni de reconnaissance mais aussi tortures, violences sexuelles, arrestations arbitraires, destructions de mosquées…
Habiburahman, premier Rohingya à témoigner en France, retrace son parcours dans D’abord, ils ont effacé notre nom (2018). En 1982, les Rohingyas sont privés de droit à la citoyenneté. Habiburahman, alors âgé de trois ans, devient apatride dans son propre pays. Derrière son histoire personnelle se dessine celle d’un peuple entier : des centaines de milliers de personnes privées d’identité, de droits fondamentaux et d’avenir.
Aux origines d’une violence historique et systémique
Depuis l’indépendance du Myanmar en 1948, les Rohingyas vivent sous la menace. Un bouleversement s’opère en 1982 : une loi sur la citoyenneté les exclut officiellement du corps national. Du jour au lendemain, ils sont classés parmi les “immigrés illégaux” de leur pays. Invisible juridiquement, la junte birmane tente de nier leur ancrage historique et territorial.
L’origine des Rohingyas, hautement politisée, est instrumentalisée par le pouvoir et par les groupes nationalistes et bouddhistes radicaux. Alors que de nombreux historiens situent leur présence dans la région dès le XVe siècle, d’autres les décrivent comme des travailleurs musulmans importés du Bengale sous la colonisation britannique. Cette bataille autour des origines est devenue un outil politique pour justifier leur ségrégation. En 2014, sous pression de la communauté internationale, les autorités birmanes acceptent un recensement… à condition que les Rohingyas s’identifient comme “Bengalis”. Une nouvelle façon de les rendre illégitimes et de les marginaliser.
L’ouverture politique du pays, dans les années 2010, suscite un bref espoir. Le régime militaire cède la place à un gouvernement quasi-civil dirigé par Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991. Mais l’espoir s’effondre rapidement : tensions intercommunautaires, montée du nationalisme birman, radicalisation d’une partie du clergé bouddhiste… la situation se dégrade.
Un paroxysme est atteint en 2017. Après des attaques de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA) contre des postes de police, l’armée birmane (Tatmadaw) lance une vaste opération de représailles. Une répression inédite, qualifiée de “disproportionnée” par la communauté internationale. Villages incendiés, lieux de culte détruits, viols, expulsions forcées : les ONG parlent de crimes contre l’humanité. En quelques mois, plus de 700 000 Rohingyas fuient vers le Bangladesh.
Le Bangladesh : refuge ou prison à ciel ouvert ?
En 2017, le Bangladesh devient le principal refuge de cette minorité. Mais cet exil se transforme rapidement en espace d’enfermement et en nouvelle forme de marginalisation. Aujourd’hui, près d’un million de Rohingyas vivent dans les camps de Cox’s Bazar, au sud du pays. Ce complexe est devenu le plus grand ensemble de camps de réfugiés au monde. Pourtant, leur présence sur le territoire reste juridiquement floue. N’étant ni signataire de la Convention de Genève de 1951 ni du Protocole additionnel relatif au statut des réfugiés de 1967, le Bangladesh ne leur reconnaît pas de statut légal clair. Et sans statut, pas de droits.
Leur quotidien est strictement encadré. Les déplacements sont limités par des checkpoints, des autorisations de sortie difficiles à obtenir, voire des clôtures. L’accès à l’éducation est restreint : ils sont exclus du système éducatif ordinaire, avec ses diplômes et ses perspectives. Quant au travail, celui-ci est prohibé dans l’économie formelle, les condamnant à des emplois informels et les rendant dépendant d’une aide humanitaire.
Déjà confronté à ses propres défis socio-économiques, Dhaka peine à gérer cet afflux massif. Depuis 2017, le pays multiplie les pressions diplomatiques sur Naypyidaw pour organiser leur rapatriement. Mais les négociations stagnent. Le Myanmar accepte un retour sous conditions strictes : vérification des identités au cas par cas, preuves d’un séjour antérieur… des preuves dont ils ne disposent plus.
Résiliés à une vie d’exil, les Rohingyas vivent dans l’attente. Mais dans les camps, les conditions de vie se durcissent. Les abris de fortune sont vulnérables aux moussons, aux glissements de terrain, aux incendies. En 2021 seulement, 151 feux ont été dénombrés à Cox’s Bazar, laissant des milliers de familles sans toit.,
Maladies, malnutrition, insécurité se joignent à la précarité. Des gangs Rohingyas, impliqués dans des trafics de drogue, imposent leur loi, provoquant parfois des affrontements meurtriers.
“Je veux que le gouvernement nous rapatrie, je ne veux plus vivre dans cet enfer”, confie un réfugié. Pour beaucoup, les camps s’apparentent à une prison à ciel ouvert.
ONG et société civile : alerter, documenter, soutenir

Face à l’absence de solution politique effective, les ONG et la société civile jouent un rôle crucial. Dans les camps comme dans les instances internationales, elles tentent de combler le vide laissé par les gouvernements.
Sur le terrain, ces acteurs assurent l’essentiel : soins médicaux, aide alimentaire, soutien psychologique, campagnes de vaccination ou encore programmes éducatifs. Des organisations telles que Médecins Sans Frontières interviennent quotidiennement dans des conditions difficiles, souvent avec des moyens limités.
Ces actions, dépendant largement des financements internationaux, sont fragilisées. En octobre 2025, Carla Haddad Mardini, directrice de la collecte de fonds privés de l’Unicef, alertait sur une crise financière qui “menace de réduire à néant des années de progrès accomplis.” Résultat : classes fermées, services réduits, programmes suspendus. Une situation aggravée par la réduction drastique de l’aide américaine. Décidée sous l’administration Trump en juillet 2025, le pays a coupé ses aides directes aux plus démunis à l’étranger en fermant l’Agence américaine pour le développement international. Depuis la dissolution de l’USAid , l’Unicef a dû fermer 2 800 écoles. Chaque coupe budgétaire se traduit matériellement.
En parallèle, la société civile refuse de rester passive et de se taire. Journalistes, militants, photographes, créateurs de contenus : tous contribuent à documenter la réalité des camps et à alerter l’opinion internationale. A travers leurs actions, ils redonnent une voix aux Rohingyas, trop souvent réduits à des chiffres ou des catégories administratives. Par cette mise en lumière, il s’agit de leur rendre leur humanité mais aussi leur dignité.
À Cox’s Bazar, certains réfugiés s’emparent eux-mêmes de cette mission. Nur Kobir, membre d’un collectif de poètes qui postent sur les réseaux sociaux, confie : “J’ai du mal à m’exprimer, la situation m’a rendu muet.” Pourtant, il écrit. Derrière ses rimes engagées : l’histoire d’un peuple humilié, abandonné mais, surtout, résilient. Pour Nur Kobir, préserver la mémoire de son peuple représente une forme de résistance face à l’effacement.
Les images jouent aussi un rôle clé. En 2017, une photographie d’Aurélie Marrier d’Unienville montrant un homme portant son enfant sur un pont brisé, près de Balukhali, après des pluies torrentielles, a marqué les esprits. Cette image, comme tant d’autres, met un visage sur l’une des crises humanitaires les plus persistantes du XXIe siècle.
Une communauté internationale mobilisée mais limitée
La réponse de la communauté internationale n’est pas restée lettre morte. En 2017, l’ONU qualifiait les Rohingyas de “minorité la plus persécutée au monde.”
Plusieurs démarches judiciaires et diplomatiques ont été engagées pour tenter de répondre aux exactions commises au Myanmar. En 2018, un mécanisme d’enquête chargé de recueillir des preuves de crimes internationaux graves et de constituer des dossiers destinés à faciliter d’éventuelles poursuites pénales est créé par le Conseil des droits de l’homme.
En 2019, la Gambie saisit la Cour internationale de Justice (CIJ), accusant les autorités birmanes de violer plusieurs textes internationaux majeurs en ciblant délibérément les Rohingyas. Parmi eux : la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Les audiences ont débuté depuis janvier 2026, dans un contexte où, selon l’avocat général de la Gambie, “les fondements mêmes du droit international, tels qu’ils sont inscrits dans la Charte des Nations unies, sont mis en péril et menacés à l’échelle mondiale”. Une procédure qui fait écho à l’action intentée par l’Afrique du Sud contre Israël en 2023.
Pourtant, ces démarches restent limitées dans leurs effets. Les procédures internationales sont longues, complexes et dépourvues de moyens coercitifs réels. Les “mesures conservatoires” adoptées par la CIJ en 2020, demandant au Myanmar de protéger la minorité Rohingya, n’ont pas été efficaces.
Refusant de pleinement coopérer, le gouvernement birman conteste les accusations qui lui sont imputées. En 2019, Aung San Suu Kyi se rend à La Haye pour dénoncer, à son tour, un “tableau incomplet et trompeur” des événements. La ligne officielle n’a pas changé. La situation est d’autant plus complexe qu’en 2021 le Myanmar a, de nouveau, basculé dans un régime militaire.
Si quelques pays européens imposent des sanctions, leurs impacts restent limités et l’absence de position internationale cohérente freine toute action d’ampleur.
Les Rohingyas demeurent sans perspective : ni retour envisageable sur le court terme, ni réintégration ailleurs. Leur avenir reste suspendu à un fil.



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