
Instagram, festivals de Cannes, publicité de maquillage, TikTok…les influenceurs sont aujourd’hui présents partout sur nos écrans et dans les plus grands événements mondains. D’abord créée pour partager ou divertir, cette activité s’est ensuite professionnalisée et a fortement évolué. Elle est désormais devenue une figure à part entière dans le paysage d’internet. Pourtant, si les influenceurs étaient perçus autrefois comme des figures inspirantes, accessibles et authentiques, il semblerait que la légitimité de leur métier soit progressivement remise en cause.
De l’internaute lambda à la célébrité : la naissance du métier d’influenceur
Au milieu des années 2010, créer du contenu sur les réseaux sociaux fonctionnait encore largement sur une seule et même plateforme : YouTube. De nombreux internautes se lancent alors depuis leur chambre, avec peu de matériel et sans véritable équipe de production pour filmer leur quotidien, divertir leur audience ou donner leur avis sur des produits de beauté… À cette époque, l’activité est encore loin d’être structurée comme un véritable métier et les revenus restent limités pour la grande majorité des concernés. Peu à peu, certains d’entre eux parviennent pourtant à rassembler des communautés considérables. Natoo, Norman et Cyprien par exemple, sont devenus progressivement de véritables figures médiatiques, alors même que le phénomène reste encore minoritaire. Le modèle se développera ensuite sur de nouvelles plateformes, d’Instagram à Snapchat, puis TikTok. Un nouveau terme s’impose alors, celui d’« influenceur ». Ce nouveau statut n’est pas des moindres car on ne parle plus d’une personne qui partage simplement un concept ou sa vie, mais plutôt de quelqu’un qui, de par sa notoriété, a la capacité de guider des comportements ou des opinions. Que ce soit dans le domaine des réseaux sociaux ou de l’entreprenariat, ce métier nourrit finalement un véritable « marketing de l’influence » d’après Nathalie Fleck dans le média universitaire Dauphine Éclairages.
« Avec le temps, leur influence est devenue un levier puissant et attractif pour les marques ». Nathalie Fleck
En 2023, selon RadioFrance, environ 150 000 influenceurs étaient répertoriés sur le sol français. Or, si le domaine de la création audiovisuelle sur internet a gagné en chiffre, il s’est également accompagné d’une professionnalisation croissante. Ces personnalités sont aujourd’hui entourées d’agences, de partenariats et de placements de produits qui deviennent une composante importante de leur activité. Le secteur de « l’influence » n’est donc plus seulement une manière de créer et de partager du contenu. Il constitue aussi un marché florissant qui permet aux créateurs de vivre de leur activité, mais qui modifie leur rapport à leur audience et aux marques. Des questions de transparence, d’indépendance ou encore d’authenticité peuvent alors surgir à cause de pratiques de plus en plus jugées « opaques ».
En quelques années, l’influenceur est passé du statut d’internaute à celui de véritable acteur d’un marché en pleine expansion. Une ascension qui a profondément transformé le métier, mais qui a aussi fait naître de nouvelles interrogations sur son rôle, ses pratiques et, surtout, sur la légitimité que le public lui accorde. La preuve étant, certains influenceurs préfèrent se définir comme des « créateurs de contenu », un terme jugé plus neutre et plus professionnel.

Le rejet de l’influenceur : quand la réussite questionne
L’influence est devenue un secteur offrant aux créateurs de contenu de nouvelles sources de revenus grâce à la publicité, aux contrats rémunérés, etc. Par ailleurs, les plus populaires ne se contentent plus de monétiser leur audience, certains développent même leurs propres marques ou commercialisent des produits dérivés. Ainsi, pour une poignée d’entre eux, cette activité peut effectivement générer des revenus considérables. Cette réussite, autrefois perçue comme l’aboutissement d’un parcours entrepreneurial ou comme la preuve du succès rencontré sur Internet, peut aussi devenir une source de contestation. Le problème ne serait alors plus seulement la richesse des influenceurs, mais la distance qui peut progressivement s’installer entre leur quotidien affiché et celui de leur audience.
Ce phénomène s’est illustré autour de Léna Situations. Elle est considérée comme une des plus grandes influenceuses de France en possédant presque 5 millions d’abonnés sur Instagram. Au mois d’août 2026, celle-ci postait traditionnellement sur YouTube une série de vidéos nommée « les vlogs d’août », or au cours de cette dernière édition, dans un de ces épisodes, la créatrice admettait faire face à des difficultés d’ordre personnel. Elle a notamment évoqué son sentiment de ne pas « suffisamment profiter de sa vie » malgré les nombreuses expériences auxquelles elle a accès. En réaction, des milliers d’internautes ont vivement réagi, estimant difficilement compréhensible qu’une personnalité bénéficiant d’un tel niveau de vie puisse exprimer ce type de frustration. Certains ont rappelé le fait qu’elle ait pu louer le Parc des Princes pour un de ses anniversaires ou encore participer aux César, soulignant l’écart entre son quotidien et celui de la majorité de son audience.
« Je l’invite à venir me voir dans mes 35 heures pour qu’elle découvre ce qu’est la vraie vie » Commentaire tiré de la plateforme TikTok.
Cette défiance revêt également une dimension sociale et politique car le sentiment de déconnexion exprimé envers certains influenceurs rappelle, à certains égards, celui qui peut être dirigé contre les élites économiques ou politiques. La question étant, est-ce vraiment l’argent qui pose ici problème ou plutôt la perception de la réussite ? Les opinions divergent et le débat reste ouvert.

« Montrer l’exemple » : Quand les valeurs affichées se heurtent aux pratiques
La contestation de certains influenceurs ne s’arrête pas là. Les internautes s’indignent de plus en plus d’un manque de cohérence entre les valeurs revendiquées par certains créateurs et leurs pratiques. La marchandisation liée à ce domaine n’y est pas pour rien puisqu’elle a participé à la promotion de la consommation. Placements de produits, fast fashion, achats répétés, voyages ou collaborations avec des marques controversées… Plusieurs éléments qui peuvent être perçus comme contradictoires avec les discours de certains créateurs ou plus simplement jugés non « éthiques ». S’il ne s’agit pas seulement de vouloir accuser les influenceurs, les abonnés invoquent la question de la responsabilité et de l’attention que ces créateurs devraient avoir dans leur démarche du fait qu’ils soient suivis par des milliers, voire des millions de personnes très jeunes. Un exemple de cela peut être Léna Situations, qui a attiré beaucoup de critiques d’une partie de sa communauté pour sa venue au Met Gala 2026 supervisé par Jeff Bezos. Il y a aussi le cas des influenceurs à Dubaï connus pour leurs mauvaises conditions de travail sur certaines catégories de la population. Se trouve également Coachella, un festival de musique américain porté par des accusations de financement à des organisations anti-LGBTQIA+ et transgenres qui reste malgré tout énormément fréquenté par les créateurs de contenus.
Les réseaux sociaux et la recherche de la comparaison
Les influenceurs nourrissent de plus en plus un système jugé problématique qui confronte les utilisateurs des réseaux sociaux à des contenus qui mettent en scène des vies, des corps et des réussites soigneusement sélectionnés. Le métier de l’influence est avant tout un travail de création et d’image pour produire un contenu de qualité. Dans une société de plus en plus attachée à l’apparence et dans le but d’attirer des marques, ils se doivent désormais d’être irréprochables en entraînant une vision idéalisée des choses. C’est justement ce manque de naturel, le renforcement de stigmates et de la superficialité que dénoncent de nombreux internautes. Les réseaux sociaux nourrissent une certaine esthétique avec des tendances sans arrêt renouvelées comme celle des « clean girls » qui pousse par exemple à avoir une hygiène de vie et une esthétique à la pointe pour avoir un train de vie semblant « désirable ». L’une des conséquences de cette exposition à des contenus qui montrent les meilleures facettes du quotidien est très souvent celle de la comparaison sociale « numérique ». La comparaison sociale n’a rien de nouveau, elle fut même théorisée en 1954 par Leon Festinger dans son ouvrage A theory of social comparison processes. Dans cet ouvrage, il explique que la comparaison chez l’humain est en fait quelque chose de très naturel, qui lui permet d’évaluer son statut ou encore ses aptitudes en comparaison aux autres. Le problème étant que les contenus produits par les pionniers des réseaux sociaux bousculent l’équilibre des choses en plongeant leurs utilisateurs dans un flot de représentations romantisées. Pourtant, dans la vie de tous les jours, ces informations en grand nombre ne devraient pas être à ce point apparentes. Les conséquences de ce phénomène sont multiples et la problématique concerne le rapport à son corps et aux normes de beauté. Les jeunes, encore plus en étant en construction identitaire, sont confrontés tous les jours à des images de personnes aux physiques perçus comme « parfaits », difficiles à atteindre, encore plus à l’aube de la chirurgie esthétique et de l’utilisation de filtres ou encore de retouches photos. Ce point fut étudié au travers d’une méta-analyse réalisée par des chercheurs américains en mars 2025 se nommant The association between social comparison in social media, body image concerns and eating disorder symptoms. Auparavant, être présents sur les réseaux sociaux signifiait simplement voir des personnes semblables à quiconque partager leur vie sans prise de tête. Aujourd’hui les utilisateurs se posent eux-mêmes des questions sur ce qu’ils sont en voyant des vies perçues comme « idéales » et c’est en cela que le rôle des influenceurs devient délégitimé.
La comparaison peut toucher au mode de vie et à la perception de la réussite sociale. Les plus grands influenceurs livrent quotidiennement des images de leur routine de vie composée de voyages à répétition, de vêtements de marque, de possessions de biens immobiliers… Face à cela, les utilisateurs peuvent ressentir un sentiment d’échec, de culpabilité ou de bassesse sociale. Le sujet fut déjà documenté par le quotidien Le Monde en 2021 suite à des révélations du Wall Street Journal sur les effets néfastes d’Instagram sur les adolescents. Cet article, détaillait les conséquences négatives sur la santé mentale et l’image des jeunes dont les employés d’Instagram eux-mêmes avaient d’ores et déjà connaissance. C’est notamment l’estime de soi qui est particulièrement évoquée.
« Les gens utilisent Instagram parce que c’est une compétition. C’est ça qui est amusant. » dire d’un responsable interne Instagram dénoncé par le Wall Street Journal.
Même si le problème évoqué porte avant tout sur les réseaux sociaux, les influenceurs en sont les principaux représentants et participent à ce phénomène de manière consciente ou non. Même lorsque des créateurs cherchent à déconstruire ces images, il faut se demander si on peut réellement montrer sa vulnérabilité lorsque celle-ci devient à son tour un contenu posté et vu de tous. Tout comme si cette image était vraiment spontanée et naturelle ou encore soumise à une esthétique particulière.

Les influenceurs sont-ils réellement plus contestés ou sommes-nous simplement devenus plus conscients de leur pouvoir ? Si aujourd’hui ils sont de plus en plus présents autour de nous, c’est que leur activité est bel et bien puissante. Ainsi, peut-être que l’âge d’or n’est pas « perdu » et qu’il correspond simplement à une époque où l’on croyait encore que le créateur de contenu était un individu ordinaire partageant spontanément sa vie. Peut-être qu’il y a une véritable industrie de l’attention qui s’est emparée de ce domaine sans même qu’on ne s’en rende compte ?





Laisser un commentaire