Malgré ses ambitions, le système éducatif français ne parvient plus à incarner la promesse d’égalité qui l’a fondé. L’école française devait être la fierté de la République. Elle devait instruire, élever, donner à chacun les mêmes chances. Mais aujourd’hui, elle semble à bout de souffle. Derrière ses principes intouchables, elle reflète les doutes d’un pays qui peine à se réinventer.
Beaucoup d’école, peu de résultats
Les élèves français passent près de 900 heures par an en classe, contre environ 750 en moyenne dans l’Union européenne (OCDE, 2023). Pourtant, les résultats ne suivent pas. Selon le rapport PISA 2022, la France n’est que 26e en mathématiques et 21e en compréhension de l’écrit. Un élève sur cinq termine le collège avec de grandes difficultés de lecture.
On enseigne beaucoup, mais on apprend mal. Le système reste centré sur le cours magistral, la mémorisation et l’évaluation. Là où d’autres pays misent sur la participation, la créativité et l’autonomie, la France continue de valoriser la rigueur et la conformité. Résultat : des élèves fatigués, des enseignants découragés et une école qui ne sait plus vraiment à quoi elle sert.
Une école restée dans un autre siècle
Le problème n’est pas seulement pédagogique, il est aussi culturel. L’école française est restée attachée à une vision très académique du savoir, héritée du XIXe siècle. On y célèbre les grands auteurs classiques, mais on parle peu de littérature contemporaine, de culture numérique ou des enjeux de société actuels.
En langues étrangères, la France reste à la traîne : selon Education First (2024), elle ne se classe qu’à la 25e place sur 33 en Europe pour le niveau d’anglais. Quant à l’art, au débat ou à la créativité, ils passent souvent après les matières jugées “sérieuses”. L’école apprend encore à bien écrire une dissertation, mais pas toujours à réfléchir autrement.
Les filières manuelles, elles, ne sont pas méprisées, mais restent mal reconnues. Dans certains milieux, on les encourage, dans d’autres, on les évite, comme si elles n’ouvraient pas les mêmes horizons. Ce n’est pas tant une question de jugement que de représentation : en France, le modèle scolaire met toujours en avant les parcours généraux et les études longues, au détriment des savoir-faire concrets.
Pourtant, le travail manuel, au sens large, fait partie intégrante de l’intelligence humaine. Ces métiers demandent de la précision, de la créativité, de la rigueur des qualités que l’école elle-même cherche à transmettre.
À cela s’ajoute une orientation trop précoce : dès le collège, les élèves sont aiguillés vers certaines filières, parfois sans avoir eu le temps de se découvrir. L’entrée au lycée devient un tri plus qu’un choix, et pour beaucoup, la voie est tracée avant même d’avoir commencé.
La méritocratie, un idéal ou une illusion ?
La République aime dire que son école est méritocratique. L’idée est belle, presque fondatrice : chacun, quel que soit son milieu, pourrait s’élever par le travail et l’effort. C’est le grand récit républicain, celui d’une école qui libère.
Mais la réalité est plus dure. Les chiffres montrent que la réussite scolaire dépend encore très largement du milieu social. Selon le ministère de l’Éducation nationale, un enfant d’ouvrier a trois fois moins de chances d’obtenir un bac général qu’un enfant de cadre. Les écarts se creusent dès le primaire, se renforcent au collège et se figent au lycée.
À cela s’ajoute un facteur plus concret encore : les conditions d’enseignement. Dans de nombreuses écoles publiques, surtout en zones prioritaires, les bâtiments sont vétustes, les classes surchargées et les professeurs manquent. Certaines écoles ferment faute de moyens, d’autres accumulent les retards de travaux ou fonctionnent avec des enseignants contractuels non remplacés. Dans ces établissements, parler de “mérite” relève presque de la provocation.
Et au-delà des moyens, il y a le climat. L’école française parle peu des émotions, peu du bien-être, peu du collectif. Elle apprend à rédiger, mais pas à vivre ensemble. Selon une enquête nationale (2024), un collégien sur dix dit être victime de harcèlement, et près de la moitié se dit “angoissé” à l’idée d’aller en cours. Ce malaise quotidien, largement ignoré, mine la confiance et le plaisir d’apprendre.
Cette absence de dimension émotionnelle affaiblit la promesse méritocratique. Le mérite ne peut pas se réduire à la note ou à l’effort ; il dépend aussi du cadre, du climat, de la confiance qu’on accorde à l’élève. Sans cela, la méritocratie devient une fiction : un mot pour justifier un système où l’inégalité commence avant même la première copie.
Un service public sous pression
Le budget de l’Éducation nationale reste important plus de 60 milliards d’euros en 2025 mais il diminue en proportion du PIB depuis dix ans. Les salaires enseignants stagnent, le recrutement baisse, les remplacements se font rares. Le manque de moyens se voit au quotidien : classes surchargées, soutien en baisse, programmes compressés.
En parallèle, le privé progresse : une famille sur cinq y scolarise désormais ses enfants. Certaines écoles alternatives ou confessionnelles affichent complet, tandis que le public se vide lentement. L’école républicaine, censée rassembler, se fragmente.
L’école, reflet d’une République en question
La crise de l’école française dépasse les notes et les classements. Elle dit quelque chose de plus profond : un pays attaché à ses symboles, mais qui peine à leur donner un sens contemporain. Un pays qui proclame l’égalité, tout en laissant ses inégalités s’installer.
L’école parle peu de société, rarement de politique. Les cours d’enseignement moral et civique, censés former à la citoyenneté, peinent à susciter un vrai débat. Les grands sujets sociaux, l’environnement, la démocratie ou les droits humains y sont souvent abordés de manière théorique, comme un chapitre de plus à apprendre. On apprend ce qu’est la République ou la démocratie , mais pas toujours ce que cela veut dire d’en faire partie.
À force de remplir les programmes, l’école a peut-être oublié l’essentiel : donner à chacun la capacité de penser par soi-même.





Laisser un commentaire