De Dakar à Accra, de Casablanca à Lagos, des dizaines de jeunes footballeurs africains sont chaque année attirés par de fausses promesses d’essais à l’étranger. Derrière des messages WhatsApp et des contrats falsifiés, des réseaux structurés profitent de leur vulnérabilité, mêlant escroquerie financière, exploitation et, dans certains cas, enlèvement, selon plusieurs enquêtes policières menées en Afrique de l’Ouest.

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Dans de nombreux quartiers du continent, le football est bien plus qu’un sport. Il incarne un espoir d’ascension sociale et, parfois, la seule perspective d’un avenir meilleur pour toute une famille. Beaucoup de jeunes nourrissent le même objectif : être repérés. Lorsqu’un homme se présente comme agent, affirme travailler avec un club européen et transmet un contrat prétendument signé, la promesse semble crédible.
C’est dans cette attente que s’engouffrent les faux recruteurs. Actifs principalement sur les réseaux sociaux, ils parviennent parfois à se rapprocher de structures locales connues, sans disposer du moindre mandat officiel. Ils se présentent comme « scout FIFA » ou « représentant d’agence », et exhibent de faux badges ou des accréditations fabriquées pour asseoir leur légitimité.
Les familles, souvent modestes, voient alors une opportunité rare. Certaines vendent des biens, d’autres contractent des dettes pour payer des « frais d’inscription » ou un billet d’avion présenté comme la dernière étape avant la réussite. La supercherie n’apparaît qu’une fois le piège refermé.
Cheikh Touré : le destin brisé
Cheikh Touré avait 17 ans. Gardien de but à l’académie Esprit Foot, à Yeumbeul, dans la banlieue de Dakar, il rêvait d’une carrière professionnelle en Europe. Contacté par un prétendu agent via les réseaux sociaux, il se voit proposer un essai dans un club étranger. Les documents transmis semblent authentiques. Convaincue du sérieux de la démarche, sa famille réunit l’argent demandé pour régler les « formalités ».
Mais à son arrivée à Kumasi, au Ghana, Cheikh ne rencontre aucun recruteur. Selon les autorités locales, il est pris en charge par un réseau impliqué dans des faits d’escroquerie et d’extorsion. Ses papiers sont confisqués, son téléphone retiré, et une rançon de plusieurs millions de francs CFA est exigée.
Sa mère, Diodo Sòkhna, a raconté au Guardian le dernier appel de son fils, quelques heures avant sa mort : « Maman, fais tout ce que tu peux pour envoyer l’argent. » Faute de paiement, le corps du jeune gardien est retrouvé le 19 octobre.
Les autorités ghanéennes, en coopération avec la police sénégalaise, indiquent que d’autres jeunes footballeurs étaient retenus dans la région dans des conditions similaires. Pour Cheikh, comme pour beaucoup d’autres, le rêve de football s’est transformé en cauchemar.
Une industrie clandestine à l’échelle du continent
Le cas de Cheikh Touré illustre un phénomène plus large. Selon la Fifpro, le syndicat mondial des footballeurs professionnels, de nombreux jeunes joueurs africains sont régulièrement approchés par des intermédiaires non identifiés ou non agréés. Certains se retrouvent abandonnés dans des pays étrangers, sans ressources ni papiers, après avoir découvert que l’essai promis n’existait pas.
Dans certains cas, les victimes sont maintenues dans des conditions proches de la traite humaine. Des opérations de police ont permis de libérer des dizaines de jeunes dans des « maisons de transit », où ils attendaient un contrat fictif. À Casablanca ou à Tunis, des mineurs venus d’Afrique subsaharienne vivent aujourd’hui dans une grande précarité après avoir versé des sommes importantes pour une carrière qui n’a jamais existé.
Plus récemment, plusieurs enquêtes ont mis en évidence l’utilisation d’outils numériques sophistiqués : faux contrats générés par des logiciels automatisés, messages vocaux truqués et, dans certains cas, vidéos imitant des entraîneurs connus. La frontière entre escroquerie et criminalité organisée devient de plus en plus floue, conduisant certaines affaires à être suivies par des unités spécialisées dans la cybercriminalité et la traite des êtres humains.
Un vide réglementaire exploité par les réseaux
Ces filières prospèrent dans un environnement faiblement régulé. La licence d’agent, réintroduite par la FIFA pour encadrer la profession, peine à être appliquée de manière homogène en Afrique de l’Ouest. Les fédérations nationales manquent de moyens pour vérifier les dossiers et sanctionner des intermédiaires opérant depuis l’étranger.
Les plateformes numériques jouent un rôle central dans la diffusion de ces arnaques. Sur TikTok, Instagram ou WhatsApp, les annonces promettant des essais « garantis » en Europe se multiplient. Pour un jeune joueur en quête de reconnaissance, ces contenus, souvent bien mis en scène, suffisent à nourrir l’illusion.
Depuis le drame de Kumasi, plusieurs États africains commencent à mesurer l’ampleur du phénomène. Des coopérations policières ont été engagées et ont conduit à quelques arrestations, mais aucun cadre continental n’existe encore pour lutter efficacement contre ces réseaux transnationaux.

© Dakar, Sénégal, Afrique, 12 septembre 2024, shutterstock, Pierre Laborde
Des rêves brisés, une jeunesse en danger
Le phénomène des faux recruteurs dépasse la seule escroquerie financière. Il interroge la capacité des institutions à protéger une jeunesse vulnérable, pour laquelle le football reste l’un des rares horizons de réussite. Pour chaque nom qui apparaît dans la presse, d’autres jeunes disparaissent dans l’anonymat, perdus dans un pays étranger ou pris au piège de réseaux d’exploitation silencieux.
Tant que l’espoir restera un marché, tant que des familles s’endetteront pour un contrat falsifié, tant que ces filières pourront opérer dans l’ombre, d’autres trajectoires continueront de se briser.
Le football devrait être un terrain de jeu, pas un terrain de chasse. Pourtant, pour de nombreux jeunes, chaque message d’un prétendu agent peut encore marquer le début d’un parcours sans issue.




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