Trois ans après son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni montre aujourd’hui un visage bien plus affirmé. Celle qui avait débuté un mandat plutôt prudent et un positionnement pro-européen affiché, laisse aujourd’hui manifester davantage son ancrage idéologique à l’extrême droite. De plus en plus, la dirigeante italienne semble vouloir inspirer son style sur celui de Donald Trump en employant par exemple une rhétorique de polarisation et un affrontement constant contre un ennemi intérieur désigné comme “la gauche”. Mais cette “trumpisation” de son discours politique semble difficilement compatible avec la culture politique italienne.

© AFP – Donald Trump et Giorgia Meloni
Le tournant trumpiste de Giorgia Meloni
Le glissement vers le trumpisme a été particulièrement visible après la mort de Charlie Kirk, activiste américain d’extrême droite et fondateur de l’organisation Turning Point USA, connu pour ses débats très polémiques. À la suite de son assassinat, la cheffe du gouvernement italien a fait de Kirk un martyr de la “chrétienté occidentale”. “Être associée à Charlie Kirk est une source de fierté”, a-t-elle déclaré, avant de dénoncer la “malfaisance” d’un camp progressiste, la gauche, qu’elle accuse de détruire les valeurs européennes. Dans son discours, la dichotomie entre un “nous” pur et moral et un “eux” corrupteur et violent reprend mot pour mot la logique trumpiste, celle de créer un ennemi intérieur pour détourner l’attention des difficultés économiques et sociales auxquelles font face le pays. Fratelli d’Italia, le parti au pouvoir, est même allé jusqu’à organiser une cérémonie officielle en l’hommage de Kirk au Parlement, une mise en scène surprenante dans un pays où peu de citoyens connaissaient le militant avant cet épisode.
Un durcissement idéologique et un nouveau ton du gouvernement
“Ce qu’il y a de plus dur chez Giorgia Meloni est en train de ressortir”, observe le politologue Giovanni Orsina dans un article pour Le Monde. L’affaire Charlie Kirk s’inscrit dans une série d’événements qui témoignent d’un durcissement du débat politique : attaques verbales contre les journalistes critiques, comme Sigfrido Ranucci, visé par un attentat à la bombe, tolérance à l’égard de rassemblements d’ultras effectuant des saluts fascistes, et réécriture de la mémoire historique autour de la Shoah. Lors d’un événement organisé par l’Union des communautés juives d’Italie, la ministre de la Famille, Eugenia Roccella, a même accusé les voyages scolaires à Auschwitz d’entretenir “une culture politique de gauche”, tout en insinuant que “l’antisémitisme viendrait désormais de la gauche islamisée”. Une inversion mémorielle que le journaliste Gad Lerner qualifie de “grotesque”, soulignant la manière dont l’extrême droite italienne tente de se présenter comme le seul rempart contre l’islamisme, au prix d’un blanchiment de son propre passé fasciste.
Une politique étrangère en décalage avec la société italienne
Cependant, si Meloni s’inspire du trumpisme, elle l’importe dans un contexte profondément différent. L’Italie reste marquée par une culture pacifiste, héritée à la fois du catholicisme et du communisme, et inscrite dans sa Constitution : “L’Italie répudie la guerre.” Pourtant, le gouvernement Meloni a annoncé en octobre un budget de défense record de 31,2 milliards d’euros, en hausse de 7,2 % par rapport à 2024, pour atteindre 2 % du PIB, conformément à l’objectif de l’OTAN. Un choix qui répond aux attentes américaines, mais qui entre en contradiction avec l’opinion publique : selon Ferdinando Pagnoncelli (Ipsos Italia), “la défense est un angle mort pour les Italiens, dont les priorités sont le pouvoir d’achat et la santé publique.” Ce décalage s’observe également dans la politique étrangère. Alors que Meloni s’aligne de plus en plus sur Washington, notamment sur la question d’Israël, l’Italie reste divisée sur le conflit à Gaza. Dans les rues de Rome et de Milan, les drapeaux palestiniens flottent aux fenêtres et les manifestations massives en septembre dernier pour un cessez-le-feu témoignent d’une opinion publique majoritairement hostile à la guerre. Une étude du Grand Continent révèle que 83 % des Italiens considèrent le président américain comme ayant des “tendances autoritaires ou dictatoriales”, y compris 77 % des sympathisants de Fratelli d’Italia. Autrement dit, même sa propre base électorale se méfie du modèle américain qui semble influencer Meloni.

© Manifestation pour la Palestine à Rome
Un modèle américain qui ne prend pas
En tentant d’américaniser son discours, Meloni oublie donc une donnée essentielle : l’Italie reste profondément italienne. Son électorat est moins motivé par la guerre idéologique que par les enjeux concrets du quotidien, inflation, santé, emploi. L’importation du trumpisme se heurte donc à un terrain peu fertile. Là où les États-Unis possèdent une longue tradition d’affrontement idéologique et de politisation religieuse, la société italienne demeure encore marquée par une forme de scepticisme politique et par un rejet instinctif des extrêmes.
Cette déconnexion entre la rhétorique gouvernementale et la réalité sociale pourrait fragiliser Meloni à moyen terme. À force d’alimenter les divisions et de jouer la carte de la provocation, elle risque de perdre la stabilité politique qu’elle avait su instaurer à son arrivée au pouvoir. Et si elle n’y prend garde, l’Italie pourrait bien lui rappeler qu’on ne gouverne pas Rome comme on électrise un meeting en Floride.





Laisser un commentaire