La société contemporaine n’a jamais autant parlé de résilience. Démocratisation de la parole, multiplication des espaces thérapeutiques, effervescence du développement personnel sur les réseaux sociaux : les victimes de traumatismes disposent aujourd’hui d’une visibilité et d’une légitimité sans précédent. Cependant, elle s’accompagne d’un paradoxe inquiétant. A force de célébrer l’happycratie, notre époque a transformé un processus long, non-linéaire et profondément singulier en une injonction à aller mieux : la quête effrénée du bonheur nous projette dans notre futur tandis que la victime est dans la reconquête de son présent. 

Ce glissement sémantique (passage d’un processus à une capacité), l’expérience de Jorge Semprún dans L’Écriture ou la vie (1994) l’illustre parfaitement. Ancien déporté du camp de Buchenwald, il retrace non seulement son expérience concentrationnaire, mais surtout le choix qu’il a fait du silence et du refus de l’écriture pour sa propre survie. Semprún nous offre ici une alternative pour penser la reconstruction post-traumatisme.  

La résilience : un processus devenu injonction 

Aux racines de ce concept 

A l’origine, le mot résilience provient de la physique, et désignait au XIXe siècle l’élasticité et la résistance des matériaux. Cette image n’est pas anodine : elle contribue d’emblée à imposer dans notre imaginaire collectif l’idée d’un sujet qui « rebondit » après un choc, retrouve sa forme initiale, en faisant fi des traces du passé. C’est donc une image commode, mais trompeuse. 

La psychologie contemporaine nous offre une définition bien plus nuancée. Dans les travaux de Kalisch et Chmitorz, la résilience résulte d’un processus dynamique d’adaptation aux stresseurs, impliquant de nombreux facteurs biologiques, environnementaux, sociaux et psychologiques. Ruth Feldman (2020) propose quant à elle une définition selon trois principes : plasticité – capacité à s’adapter de manière flexible aux changements –, sociabilité – rôle protecteur du lien et de l’affiliation –, faire sens – capacité à donner une signification à l’expérience vécue. Tous sont unanimes : la résilience n’est pas une capacité innée mais un processus, c’est-à-dire une construction sur le temps long. 

La dérive contemporaine 

Les victimes ont aujourd’hui un large panel de solutions : psychologie, témoignages, écriture, dessin, poterie, etc. C’est ce que les réseaux sociaux nous apprennent : la souffrance psychologique peut et doit trouver sa résolution visible et rapide. Cabanas et Illouz le décrivent dans Happycratie : l’industrie des réseaux sociaux érige le bonheur en un horizon obligatoire, mesurable, et dont il ne dépend que de soi de l’obtenir, là où les victimes sont engagées dans une reconquête de leur présent par la transformation de leur passé. 

Cette dérive s’inscrit également dans la vulgarisation de propos scientifiques. On a galvaudé à tort l’idée de Boris Cyrulnik lorsqu’il affirme « dès l’instant où on peut parler du traumatisme, le dessiner, le mettre en scène ou le penser, on maîtrise l’émotion » pour décrire ce mécanisme psychique réel. Nous en avons déduit que la durée de « résolution » d’un traumatisme devait être proportionnelle au nombre de solutions mises à notre disposition ; autrement dit, plus les pistes pour se relever sont diverses, moins on a d’excuses pour ne pas aller bien. 

Semprún face au traumatisme : le péril de l’écriture 

Le silence comme survie 

Lorsque Jorge Semprún sort de Buchenwald en avril 1945, il est vivant, mais fait contre toute attente le choix du silence. Il décrit ainsi son retour dans le monde des vivants : 

« Rien n’indiquait de prime abord où j’avais passé les dernières années. Moi-même, je me tus aussitôt, à ce sujet, pour longtemps. Non pas d’un silence affecté, ni coupable, craintif non plus. Silence de survie, plutôt » (p.118). 

Ce silence n’est pas un refus de parler, ni une honte, ni une lâcheté, mais une protection de l’organisme. Il se décrit lui-même dans les semaines suivant la libération comme un être à la limite de la présence au monde. Cette sensation d’être un spectateur de sa propre vie, Semprún l’exprime dans la transformation du rapport au passé : 

« Je me sentais flotter dans l’avenir de cette mémoire. Il y aurait toujours cette mémoire, cette solitude : cette neige dans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps » (p.150)

L’écriture comme aiguillon du traumatisme

Notre société contemporaine offre aujourd’hui aux victimes bien des façons de se délier de leur traumatisme. Mais l’évidence de leur propos est d’emblée remise en question lorsque, malgré toute tentative d’écrire, Semprún se heurte à sa propre mort : 

« Le bonheur de l’écriture, je commençais à le savoir, n’effaçait jamais ce malheur de la mémoire. bien au contraire : il l’aiguisait, le creusait, le ravivait. Il le rendait insupportable. » (p.171) 

Dans son article « L’écriture, une consolation ? » (2015), Sylvie Pons-Nicola analyse ce phénomène avec finesse : l’écriture peut fonctionner comme une projection cathartique du mal intérieur, permettant d’extérioriser une charge pulsionnelle et d’essayer de la symboliser. Mais ce processus suppose que l’appareil psychique soit en état de le supporter, il suppose d’être en capacité de formuler pleinement sa souffrance et de pouvoir s’y confronter. 

C’est pour cette raison que l’écriture, loin d’être une consolation, devient pour Semprún une menace existentielle : 

« Tel un cancer lumineux, le récit que je m’arrachais de la mémoire, bribe par bribe, phrase par phrase, dévorait ma vie. […] Non pas que je ne parvenais pas à écrire : parce que je ne parvenais pas à survivre à l’écriture, plutôt » (p.204)

Semprún peut écrire, mais ne peut survivre à l’écriture. L’outil que notre culture prescrit comme remède devient ici un poison. Cette expérience de la mort par l’écriture ne supprime par l’idée de résilience en tant que telle, mais bien l’idée selon laquelle elle n’aurait qu’un seul visage. 

Le choix de la vie : une résilience hors des sentiers battus 

L’oubli délibéré comme acte de survie 

Semprún fait donc face à une impasse rencontrée par nombre de victimes : il fait le choix délibéré de l’oubli comme acte de survie lorsqu’il écrit « Il me fallait choisir entre l’écriture ou la vie, j’avais choisi celle-ci » (p.205). Ce choix peut à première vue sembler un renoncement, et pourrait même prendre à nos yeux la forme d’un échec, au prisme de notre époque qui attend de la victime qu’elle témoigne, qu’elle transmette, qu’elle transforme son traumatisme en récit édifiant. 

Au contraire, Semprún choisit de mobiliser les ressources que Feldman appelle la sociabilité et faire sens : il investit la vie politique, les relations humaines, l’engagement, le présent. Il construit une existence qui n’est pas malgré son expérience des camps, mais autour d’elle, le tenant à distance suffisante pour vivre. 

Ionescu rappelle que le résilient varie selon les individus et les contextes : ce qui semble inadapté depuis l’extérieur peut être profondément adaptatif pour celui qui le vit. Ce n’est tout simplement pas la forme que l’on attendrait. 

Le retour à l’écriture : quand le processus touche à son terme 

Des décennies plus tard, quelque chose change. Semprún décrit le moment où l’écriture redevient possible : « Je savais que je pouvais l’écrire, désormais. Car j’avais toujours su comment l’écrire : c’est le courage qui m’avait manqué. Le courage d’affronter la mort à travers l’écriture » (p.251). Le processus s’est accompli, non par une méthode miracle enseignée par les réseaux sociaux, mais par le temps, et les conditions intérieures qui lui furent propres. C’est la définition même du faire sens de Feldman : ne pas effacer le traumatisme, mais le transcender en lui donnant une signification que l’on peut habiter. 

L’écriture ne clôt pas le deuil, elle ne guérit pas, elle transforme. C’est peut-être la lecture la plus juste que Semprún offre de la résilience : ce n’est pas un état que l’on atteint, c’est un mouvement que l’on continue. 

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