« Pecunia non olet » (l’argent n’a pas d’odeur) plus qu’une vérité, cet adage nous illustre comme une épée de Damoclès au-dessus de la criminalité l’importance meme de l’argent. Deux mille ans après, cette maxime romaine, résonne avec une acuité troublante dans les rouages de la finance moderne.
Si vous voulez trouver le crime, trouvez l’argent. Le crime, le trafic ou les extorsions se font en silence, l’argent, lui, laisse des traces. Dans les coulisses de l’économie mondiale, le blanchiment d’argent fonctionne comme une mécanique discrète mais essentielle à la survie des organisations criminelles. Derrière chaque billet « nettoyé » se cachent un trafic, une corruption ou une fraude fiscale, soigneusement dissimulés dans les replis du système financier. Enquêteurs, banques et autorités de contrôle mènent une bataille silencieuse pour remonter ces pistes invisibles, dans un contexte où les criminels redoublent d’ingéniosité pour brouiller les indices.
L’enjeu est de taille : l’argent est le nerf de la guerre mais aussi la source du pouvoir des criminalités organisées. Sans argent blanchi, nombre d’entreprises mafieuses s’effondreraient. Avec lui, elles prospèrent dans l’ombre. Par définition, le blanchiment est le processus qui permet de redonner une apparence légale à de l’argent provenant de rendements illicites. De fait, l’argent issu de certaines activités criminelles, comme l’extorsion, le délit d’initié, le trafic de stupéfiants, la traite des êtres humains ou les jeux de hasard illégaux, est considéré comme de l’argent « sale ». Qui provient d’une infraction et peut en conséquence être réutilisé sans entraîner une répression. Pour pouvoir être utilisé sans éveiller les soupçons des banques et des institutions financières, il doit être « blanchi », c’est-à-dire transformé de manière à paraître provenir d’activités licites.
Présentation et explication
Le blanchiment est la dernière phase des opérations criminelles et permet de réinvestir les actifs illicites en leur donnant une apparence légale. Il se découpe traditionnellement en trois étapes. La première, le placement, a pour objectif de dématérialiser l’argent : transformer la monnaie fiduciaire (le liquide, car beaucoup de transactions criminelles se font en cash) en argent scriptural (compte bancaire). La deuxième étape est l’empilage : il s’agit de migrer l’argent vers une multitude de comptes invisibles dans une multitude d’établissements bancaires éparpillés. C’est ici qu’interviennent les paradis fiscaux ou places offshore qui assurent une invisibilité bancaire. Enfin, l’étape finale est l’intégration des fonds, c’est-à-dire réinjecter l’argent dans l’économie légale (bâtiment, textile, entreprises, etc.). Ce sont les trois étapes clés des transactions complexes et techniques qui permettent un blanchiment à grande échelle. Concrètement, supposons une organisation criminelle qui gagne 200 000 € en liquide grâce à son trafic. L’organisation commence par déposer discrètement le cash sur plusieurs comptes (placement), puis le fait transiter entre des sociétés écrans et un paradis fiscal pour en brouiller la trace (empilage), avant de réinvestir l’argent dans un restaurant et des travaux immobiliers afin qu’il paraisse provenir d’activités légales (intégration).

Traditionnellement, l’empilage est la phase la plus complexe du blanchiment d’argent. C’est ici également que les organisations font preuve du plus d’ingéniosité par l’utilisation de trous noirs de la finance : les paradis bancaires. Il s’agit d’États appliquant le secret bancaire où seul le banquier connaît le nom de son client, comme Dubaï, qui offre plusieurs manières d’investir l’argent nouvellement blanchi et un grand manque de transparence des institutions en place qui en fait une place privilégiée par les cartels mexicains, notamment.
En pratique, les fonds illicites sont donc absorbés dans des flux financiers ordinaires : virements bancaires, acquisitions commerciales ou encore mouvements de capitaux entre sociétés. Chacune de ces opérations, parfaitement banale lorsqu’elle est prise isolément, contribue à distendre le lien qui unit l’argent à son origine délictueuse.
Le blanchiment tire ainsi son efficacité de trois leviers majeurs : l’intégration dans des circuits légaux qui ne suscitent, à première vue, aucun soupçon ; la fragmentation des mouvements financiers, qui rend la traçabilité moins lisible ; et l’apparence de conformité qui finit par donner aux capitaux une forme de « normalité » économique. En d’autres termes, ce que le droit sanctionne comme une opération frauduleuse devient, dans le quotidien des marchés et des banques, un simple flux parmi d’autres, et c’est précisément cette confusion entre licite et illicite qui fait la force et le danger du blanchiment dans l’économie contemporaine.
Les techniques les plus utilisées
Le crime organisé demeure le secteur le plus flexible au monde. Vous le réprimez, vous le pressurez, et il s’adaptera simplement aux conditions existantes. Si les premières techniques de blanchiment étaient simplistes, la répression a poussé les criminels à toujours innover pour rendre cette opération, nécessaire, davantage technique et discrète. Pragmatiquement, certains produits apportent une part importante de rendement, près de 2 400 % de rentabilité pour le trafic de fentanyl (à titre d’exemple); il s’agit donc de sommes parfois colossales, des milliards de dollars qu’il faut blanchir. Et pour cela, autant de techniques et de domaines s’ouvrent aux organisations criminelles pour assurer leur survie financière.
Les techniques traditionnelles
Dans un premier temps et historiquement les premières, les techniques traditionnelles reposent sur des systèmes simples. Le plus répandu consiste au brassage direct de l’argent sale par des entreprises elles-mêmes légales, les sociétés écrans. Les fonds qui doivent être blanchis vont être présentés comme le bénéfice d’une entreprise qui a en général un volume élevé de transactions en liquide, tels que des restaurants ou des casinos. Ainsi, l’argent sale va être mélangé et ajouté au bénéfice légitime d’une entreprise légale. Par exemple, un restaurant « kebab » contrôlé par une organisation criminelle va recevoir de la même organisation 4 000 € par semaine en liquide. Cet argent sera ensuite injecté dans l’établissement par le biais de fausses facturations ou facturations supplémentaires. Et sera finalement présenté comme de l’argent « propre » issu de l’activité du commerce. Le dirigeant du réseau criminel possédant généralement des parts dans la société écran.
Il existe en parallèle des techniques beaucoup plus simples. Le « schtroumpfage », également appelé « structuration », est probablement la méthode la plus courante pour blanchir de l’argent. Cette méthode consiste à déposer des petites sommes en espèces dans des comptes bancaires détenus par des personnes différentes et d’un montant modeste pour ne pas attirer l’attention. Ou encore, par des établissements de jeux d’argent : les blanchisseurs se rendent au casino, où ils se procurent des jetons en échange d’argent comptant pour ensuite encaisser leurs jetons sous forme de chèque.
Ces techniques sont parmi les plus utilisées par la petite délinquance et la petite criminalité, dont les sommes à blanchir apparaissent comme plus modestes. Moins complexes, il s’agit pourtant des techniques les moins aisées à détecter, car reposant sur une frontière fine de la licéité.
Les techniques modernes
Ces dernières décennies, des organisations criminelles de très grande ampleur ont redéfini le milieu de la criminalité. On pense notamment aux phénomènes des « mafias » (la Cosa Nostra ou la Camorra pour ne citer que les plus connues) ou aux cartels d’Amérique latine (Medellín, Cali, Sinaloa). Ces organisations, d’une nouvelle dimension, entraînent un trafic de masse avec des rendements colossaux. À l’apogée du cartel de Medellín sous Pablo Escobar dans les années 1980, la DEA parlait de 500 millions de dollars par semaine. Aujourd’hui, les rendements du cartel de Sinaloa au Mexique sont estimés à une dizaine de milliards de dollars annuels. Cet essor a ainsi poussé les criminels à innover face à l’insuffisance des techniques traditionnelles pour blanchir ces sommes.

De prime abord, les organisations criminelles ont ainsi de vastes réseaux de sociétés écrans au sein des paradis bancaires et places offshore. Cette utilisation de la haute finance permet aux cartels et mafias de blanchir des sommes conséquentes. Si une transaction de plusieurs millions de dollars serait source de légitimes doutes dans le cas d’une boulangerie de quartier, il s’agit d’un grain de poussière dans les transactions mondiales. En exploitant les écarts de réglementation entre pays, ils font transiter des fonds à travers une mosaïque de banques, sociétés écrans et juridictions opaques, rendant la traçabilité extrêmement difficile. Ces organisations utilisent aussi des secteurs vulnérables, commerce international, immobilier, cryptomonnaies, pour mélanger argent illégal et flux économiques légitimes. Cette stratégie s’appuie souvent sur des intermédiaires professionnels, parfois corrompus, capables de créer des montages juridiques sophistiqués. Aux yeux des enquêteurs, chaque étape ajoute une couche d’opacité supplémentaire, illustrant à quel point la mondialisation financière offre un terrain fertile au blanchiment d’argent.
Ainsi, si l’on suit le raisonnement étape par étape : les cartels profitent des différences de lois entre pays pour faire circuler leurs fonds dans des juridictions opaques, compliquant tout effort de traçabilité (1° Fragmentation internationale). De ce constat, ils créent des entreprises fictives et des trusts dans des paradis fiscaux afin de masquer les propriétaires réels et donner une apparence légale aux flux financiers (2° Sociétés écrans). L’argent est ensuite éclaté en une série de virements, conversions et opérations successives qui brouillent délibérément la piste pour les enquêteurs (3° Multiplication des transactions). Des secteurs tels que l’immobilier, le commerce international ou les cryptomonnaies servent de canaux où l’argent illégal se mélange facilement à des flux économiques légitimes (4° Secteurs vulnérables). Les criminels testent les zones grises de certaines fintechs et plateformes de paiement où les contrôles d’identité restent parfois insuffisants (5° Failles technologiques). Des professionnels comme les avocats, comptables ou prête-noms participent, volontairement ou non, à la mise en place de montages sophistiqués qui renforcent l’opacité (6° Intermédiaires professionnels). Enfin, une fois passé par ces étapes, l’argent est réinjecté dans des entreprises ou investissements légaux, devenant presque indétectable (7° Intégration finale).
Également, il convient de citer les nouvelles formes de technologie. Les cryptoactifs sont devenus un outil privilégié pour le blanchiment d’argent, car ils permettent de convertir rapidement du cash illégal en monnaies numériques, de déplacer ces fonds à l’international et de brouiller leur trace grâce à des services de mixage ou à des plateformes peu régulées. Les criminels fragmentent les transactions, changent plusieurs fois de crypto, puis récupèrent l’argent « nettoyé » en monnaie légale. L’affaire « Dark Bank », où plus d’un milliard d’euros auraient transité par ce type de circuits, illustre la facilité avec laquelle ces réseaux clandestins exploitent les zones grises du monde crypto pour masquer l’origine réelle des fonds. Il s’agit de méthodes privilégiées par les cartels mexicains mais également par les nouvelles formes de cyberdélinquance (réseaux russes ou nord-coréens).

Les coûts
Selon le rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le blanchiment d’argent sale est estimé à 1 600 milliards de dollars dans le monde en 2009, soit près de 2,7 % du PIB mondial. Un chiffre colossal, mais qui mérite aujourd’hui d’être relativisé : l’émergence des cryptomonnaies, des plateformes d’échange décentralisées et des actifs numériques a profondément brouillé les repères, rendant la traçabilité plus incertaine et les estimations plus difficiles à établir.
Au-delà de son volume économique, le blanchiment d’argent génère des coûts systémiques considérables. Pour les États, il se traduit par une perte de recettes fiscales, une fragilisation des institutions financières et une augmentation du coût des dispositifs de surveillance et de conformité. Pour les entreprises légales, il crée une concurrence déloyale : les capitaux criminels peuvent fausser les marchés, financer des acquisitions agressives ou maintenir artificiellement en vie des activités déficitaires.
Les conséquences sociales sont tout aussi importantes. En recyclant les profits du crime organisé, le blanchiment alimente indirectement la corruption, la traite, le trafic de stupéfiants ou encore la fraude massive. Il favorise l’enracinement de réseaux criminels dans l’économie légale, au point que certaines filières deviennent indissociables du tissu économique local (pour ce faire, on peut parler du monopole des mafias italiennes sur la gestion des déchets). Sur le long terme, ce phénomène érode la confiance du public envers les institutions, affaiblit l’État de droit et fragilise la stabilité financière.
Déstabilisant pour les marchés, coûteux pour les États, invisible pour les citoyens : le blanchiment d’argent demeure l’une des menaces les plus diffuses pour l’économie mondiale. Et à mesure que l’innovation financière progresse, les criminels, eux, trouvent toujours de nouveaux moyens d’exploiter ses zones d’ombre, obligeant les régulateurs à courir en permanence derrière une menace en mutation constante.
Les moyens de lutte
En France, dans l’échelle nationale, le cadre de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT) repose depuis 2009 en partie dans le Code monétaire et financier (articles L. 561-1 et suivants) mais également au sein du Code pénal aux articles 324-1 et suivants. Ce délit, incriminé de 5 ans d’emprisonnement et, fait rare, est réputé comme étant une infraction occulte. Cet arsenal législatif concerne d’une part les acteurs financiers pour éviter les fraudes massives et d’autre part les particuliers dans l’acte en lui-même de blanchiment. La loi impose à une très large palette d’acteurs : banques, assurances, établissements de crédit, mais aussi professions judiciaires, notaires, agents immobiliers, casinos, investisseurs et autres. Et ces articles ont pour objectif de mettre en place des mesures de vigilance visant à identifier leurs clients et bénéficiaires effectifs, à surveiller les opérations, et à adapter l’intensité des contrôles en fonction du niveau de risques. La logique nationale de répression est avant tout une logique de prévention en instaurant une vigilance et des obligations accrues pour combattre le blanchiment à la source.
Cependant, l’Union européenne joue un rôle important dans la répression du blanchiment. Le European Parliament et le Council of the European Union ont adopté en avril 2024 un nouveau paquet de lois anti-blanchiment qui introduit notamment : un plafond européen sur les paiements en espèces (10 000 €), l’accès élargi des autorités et de la société civile aux registres d’« ultimate beneficial owners », l’application de la réglementation à des secteurs inhabituels (clubs de football, agents, crypto-actifs), etc. De manière générale, l’UE donne le credo et le ton de la lutte anti-blanchiment afin d’assurer une harmonisation en la matière entre États membres. Et, depuis 2021, après le scandale Danske Bank (une affaire de blanchiment d’environ 200 milliards d’euros entre 2007 et 2015 à travers la filiale estonienne et des États baltes de la Danske Bank, où apparaissent des transactions douteuses de clients russes), l’UE annonce vouloir créer une agence contre le blanchiment d’argent, chargée de superviser et de coordonner les autorités nationales, et de « combler les failles utilisées par les criminels ».
Enfin, la dimension internationale que peut prendre le blanchiment requiert une obligation de lutter contre celui-ci à l’échelle internationale. Ainsi, la coopération judiciaire internationale est la norme, et beaucoup de paradis fiscaux ou d’États pratiquant le secret bancaire ont été contraints d’assouplir leur réglementation dans des cadres de lutte anti-blanchiment. Le cas le plus emblématique est la Suisse, qui a progressivement levé son secret bancaire ; notamment avec la fin du secret bancaire pour les clients étrangers en 2018 et l’adoption de l’échange automatique d’informations. De plus, le GAFI, créé en 1989 par le G7, élabore des politiques internationales pour lutter contre le blanchiment d’argent et, depuis 2001, contre le financement du terrorisme. En évaluant les pays et en collaborant avec de nombreuses organisations internationales, il a notamment placé les Émirats arabes unis sur sa liste grise en 2022, tandis que les Pandora Papers ont révélé l’implication de certains acteurs liés aux ÉAU et aux États-Unis dans des activités financières illicites.
Conclusion
A l’aune de ce phénomène, une évidence s’impose : le blanchiment d’argent n’est plus une simple manœuvre clandestine, mais une industrie mondialisée, capable d’exploiter chaque faille juridique, chaque innovation technologique et chaque zone d’ombre du système financier.
Face à des réseaux qui se professionnalisent et s’internationalisent, États, régulateurs et institutions doivent sans cesse réinventer leurs outils pour tenter de suivre un adversaire qui, lui, ne cesse jamais d’innover. La lutte est engagée, mais elle s’apparente à une course sans ligne d’arrivée : tant que l’argent sale trouvera un chemin, le crime continuera d’acheter sa continuité.





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