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Attribué à la naissance et nous accompagnant toute notre vie, le prénom est aujourd’hui inscrit administrativement à notre état civil, tel une vraie identité intime. Pourtant, au-delà de quelques lettres assemblées qui permettent de nous distinguer, il agit aussi comme un véritable marqueur social. Entre perceptions, stéréotypes, opportunités et conditionnement : et si ce simple mot influençait bien plus que nous ne le pensons ?  

A l’enchevêtrement de l’héritage et de la symbolique : « Nommer, c’est choisir »

Le sociologue Wilfried Lignier perçoit le prénom comme « la première marque que la société imprime en nous », un propos qui désigne une réalité palpable. Si celui-ci peut en effet être considéré comme une sorte d’étiquette sociale, c’est d’abord car il peut être porteur d’histoire, en étant influencé par un certain héritage familial. La progéniture reçoit par exemple un prénom autrefois porté par l’un de ses ancêtres, l’objectif des parents étant de transmettre des valeurs familiales et sociales à celui ou celle qui leur succède.  De ce fait, le prénom peut avoir une véritable portée symbolique, source de prestige pour les enfants issus de la bourgeoisie. En revanche, il peut devenir un héritage plus lourd pour les enfants dont le passé familial n’est pas autant flatteur. De plus, le prénom peut tout à fait véhiculer un héritage ethnique ou encore un clin d’œil à la religion. À cet égard, Baptiste Coulmont, dans son ouvrage Sociologie des prénoms paru en 2011, appuie ce propos. Il précise que le prénom est un choix individuel (ou conjugal) à destination d’un individu et qui suivra celui-ci toute sa vie. C’est ici que s’explique l’importance du choix de cette étiquette sociale dominante qui, selon lui, est notamment un indicateur de la position sociale des parents, de par les caractéristiques collectives qui y sont associées. 

Plus largement encore, Phillipe Besnard et Gui Desplanques ont mené dans les années 1980 et 1990 des recherches qui ont démontré qu’au-delà du fait que le choix du prénom évolue au cours du temps et qu’il fonctionne beaucoup comme « un bien de mode », il existerait aussi une différenciation dans cette décision en fonction des classes sociales et de leurs comportements qui sont différents. Il y a là notamment l’explication de phénomènes d’imitation, de tendance, d’effet de mode ou encore de distinction de classes sociales qui peuvent s’installer. Par exemple, les milieux plutôt populaires préfèrent souvent se distinguer des classes supérieures en ne choisissant que des prénoms que  ces dernières n’utilisent pas. De plus, certaines études démontrent que, dans ces mêmes milieux, le choix des prénoms peut être influencé par la culture médiatique, notamment les séries télévisées. On observe aussi une attirance pour des prénoms à consonance anglo-américaine, comme Kévin ou Jordan en illustration. Ces catégories sociales ont aussi tendance à adopter des prénoms, par effet d’imitation, qui avaient d’abord été privilégiés dans un premier temps par les classes plus favorisées, comme on le voit avec le prénom « Jérémy » ou encore « Virginie ». 

Par ailleurs, ces tendances peuvent aussi faire transparaitre un tout autre constat, celui du recul du calendrier chrétien comme indicateur de choix de prénoms pour les classes populaires. Au temps de l’Ancien Régime, le prénom était directement lié à la cérémonie du baptême, néanmoins l’influence de la religion s’affaiblit de plus en plus dans les foyers, et notamment ceux de la classe populaire, ce qui peut permettre de comprendre aisément ce changement de comportement. En revanche, les populations aisées utilisent encore des prénoms classiques liés à ce même calendrier, notamment par traditionalisme et comme « valeur de refuge ». Par exemple, les prénoms masculins Côme, François ou Xavier, ou féminins comme Madeleine et Clotilde sont typiques de ces modes. D’ailleurs, le Bottin mondain ou encore la rubrique Naissance du Figaro peuvent être utilisés comme référence pour le choix d’un prénom.  

Pour toutes ces raisons, nous pourrions ainsi dire que nommer, c’est finalement quelque part choisir, c’est-à-dire définir une histoire propre qui découle de cette nomination, un sens bien pensé en amont. Or, pour Claude Lévi-Strauss, nous pourrions même aller plus loin.  Dans La Pensée sauvage, paru en 1962, l’écrivain affirme : « nommer, c’est classer », car selon lui on ne nomme jamais, « on classe l’autre » en lui donnant un prénom en fonction des caractéristiques qu’il a, ou qu’on voudrait qu’il ait. De plus, « on se classe soi-même si on pense nommer « librement », c’est-à-dire en fonction des caractères qu’on a ». 

Identité et société : le poids du prénom dans les trajectoires individuelles 

© Baptiste Coulmont et Etienne Côme

D’autre part, le prénom s’accompagne aussi d’un vrai impact sur divers aspects de la vie en société par effet de structuration sociale. En effet, Baptiste Coulmont étend son analyse au cadre scolaire et démontre que certains prénoms réussissent davantage à l’école, notamment dans le cas de l’obtention du baccalauréat. Dès lors, depuis 2012, il explore chaque année les chances de nombreux prénoms d’obtenir une mention très bien, une sorte de révélateur d’inégalités qui est en fait directement lié à la question de la classe sociale. Il nous donne l’exemple des Juliette qui ont passé le bac en 2019, qui ne sont pas celles qui l’ont passé en 2018. Pourtant, même si les Juliette de 2018 n’ont pas les mêmes parents que celles de 2019, leur nombre reste sensiblement le même et leur taux d’accès à la mention « très bien » est identique, c’est-à-dire à hauteur de 20 %. En effet, ces jeunes femmes, en tant qu’individus, sont différentes, mais en tant que groupe, du simple fait de partager un prénom, sont semblables. En 2013, Coulmont admettait toujours que 20 % des Diane et des Adèle avaient obtenu une mention “très bien” contre 4 % des Enzo et des Anissa ou encore 16 % des Clara et 4,5 % des Jeremy. 

Pour ce qui est de la sphère professionnelle, d’après une étude américaine réalisée par les économistes Saku Aura et Gregory D. Hess, certaines caractéristiques des prénoms ont une influence sur la réussite dans la vie. Par exemple, ils relèvent l’importance de la longueur du prénom, de son orthographe conventionnelle ou non, de s’il est fréquemment répertorié à l’échelle nationale ou encore du fait que c’est un surnom comme « Fred » ou « Alex ». D’après leurs travaux qui ont été réalisés auprès de 6 000 personnes, le prénom peut ainsi fournir des indices sur le statut social, le niveau de formation et même les revenus d’un individu. Les chercheurs observent notamment que les personnes portant un prénom facile à prononcer accèdent plus fréquemment à des fonctions élevées. Cette tendance s’expliquerait par un mécanisme simple : nous avons naturellement une préférence pour les informations que nous comprenons, mémorisons et traitons sans effort. Dans une autre recherche réalisée par ces mêmes chercheurs, ils expliquent que le prénom idéal serait relativement bref, comportant deux ou trois syllabes, plutôt classique mais aussi simple à prononcer et à mémoriser, et doté d’une écriture claire, sans graphie inhabituelle ni originalité dissimulée.

© Shutterstock/Lightspring

Également, comme l’observent à juste titre Besnard et Desplanques, auteurs de l’ouvrage La côte des prénoms : « le prénom qui était la marque de l’intimité (…) sort de plus en plus de la sphère privée pour devenir une dénomination publique (…) ; à l’école, comme dans l’entreprise, se propage l’habitude américaine d’appeler par le prénom. Le prénom tend à devenir l’élément fixe et central de notre identité sociale ». Ainsi, en termes de carrière, un prénom « socialement désirable » peut ainsi s’avérer être un point fort non négligeable.

Par ailleurs, le journal suisse Le Temps, en 2016, avait écrit sur l’ouvrage Les Clés du destin de Jean-François Amadieu, qui souligne que plus un poste convoité est prestigieux, notamment lorsqu’il s’agit de fonctions de cadre ou de direction, plus des éléments subjectifs, au-delà des seules compétences mentionnées sur le CV, peuvent peser dans la balance. C’est la raison pour laquelle certains candidats choisissent d’utiliser un deuxième prénom ou un prénom d’usage différent de celui inscrit à l’état civil. Il évoque par exemple le cas d’un jeune homme d’origine vietnamienne prénommé Truong-Tri qui, après plusieurs refus, a opté pour le prénom Olivier sur son CV, ce qui aurait favorisé ses démarches. De la même manière, associer son second prénom au premier peut parfois renforcer une candidature : ainsi, Bruno, ingénieur diplômé de L’ESSEC Business School, aurait obtenu davantage de retours positifs en se présentant sous le nom de Bruno-Pierre.  Quant au domaine artistique, le choix d’un prénom relève presque d’une stratégie de communication. La notoriété peut en découler directement. Ben Lyon, ancien acteur devenu directeur de casting à la 20th Century Fox, l’illustre bien : c’est lui qui transforma Norma Jeane Baker en Marilyn Monroe, en lui attribuant un prénom alors très répandu aux États-Unis. Au terme de cette analyse, on peut donc admettre que certains prénoms semblent faciliter l’accès à la réussite. D’une certaine manière, le nom que l’on porte peut influencer le destin que l’on construit. 

« Nommer c’est devenir »  

Enfin, le prénom serait aussi un « acte fondateur » de notre vie. Anne-Laure Sellier, dans son ouvrage Le pouvoir des prénoms, espère justement responsabiliser les parents quant au choix de ce dernier. Elle admet que les prénoms originaux, même s’ils partent d’une bonne intention, sont négatifs pour les enfants et rendent leur processus d’individualisation entravé. Le psychanalyste François Bonifay, auteur de Traumatisme du prénom, ajoute même qu’au contraire « les prénoms communs ne marquent pas le projet que les parents ont pour leur enfant, et laissent donc à ce dernier la possibilité de devenir lui-même plus rapidement ». Anne-Laure explique qu’il y a en effet de plus en plus de parents qui essaient de rendre leur enfant unique à travers le prénom, or le simple fait de changer l’orthographe d’un prénom originellement classique peut être une « fausse bonne idée » et poser de gros problèmes à l’enfant durant toute sa vie car il devra l’épeler sans cesse. De plus, l’auteure admet que le prénom peut être un reflet de notre physique et même de notre personnalité, face à certaines attentes sociales qui en découlent. Les personnes peuvent par exemple associer chaque prénom à la personnalité d’un autre homonyme rencontré auparavant ou à un trait de personnalité précis. « C’est logique, quand on y pense. On vous appelle par votre prénom 20 fois par jour depuis que vous êtes petit, on y met des intonations particulières… Ceci conditionne vos réactions et votre façon de vous comporter et, avec le temps, ça finit par forger votre personnalité et ainsi façonner votre vie. Aujourd’hui, on a des données scientifiques, on a des outils, notamment avec l’intelligence artificielle, qui mesurent ce qu’on peut apprendre sur la véritable portée du prénom. » 

Par exemple, Emma est une personne qui fait plutôt penser à la douceur, alors que Léa va se différencier par un tempérament bien plus enflammé. Quant à Clément, il est plutôt perçu comme quelqu’un de calme. En choisissant un prénom, on projette finalement souvent, consciemment ou non, une certaine idée de ce que l’on aimerait que l’enfant devienne. Or, certains prénoms peuvent exercer une influence et enfermer le jeune individu dans une représentation bien définie, qui ne lui correspond pas forcément. Cela peut alors engendrer une souffrance durable, susceptible de l’accompagner tout au long de sa vie. 

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Sellier complète son propos en disant que “si le stéréotype d’une Julie correspond à celui d’une fille souriante et lumineuse, les gens vont s’adresser à elle en s’attendant à ce visage”. Et donc, cette Julie, puisqu’on attendra toujours d’elle qu’elle soit souriante, durant plusieurs années, s’acclimatera inconsciemment à sourire jusqu’à ce que celui-ci devienne un automatisme. Ainsi, chaque individu se range dans la représentation que les autres se font de lui, seulement par son prénom, afin d’être accepté et reconnu par les autres.  

Enfin, au regard de l’ensemble des éléments évoqués, le prénom, nous l’avons vu, peut révéler des origines sociales, familiales ou même ethniques. Dès lors, de par tout ce qu’il peut signifier concernant notre personne, ou par le simple fait qu’il ne nous plaise pas, le prénom peut devenir difficile à assumer au quotidien. Ce dernier est presque synonyme de l’image que nous renvoyons et nous met directement et pourtant inconsciemment face à des attentes et à des a priori. Dès lors, le prénom peut exposer la personne à des moqueries, des jugements de valeur, voire à des formes de discrimination.  

Et vous, voulez-vous savoir ce que dit votre prénom de vos chances au baccalauréat ? Ça se passe juste ici : https://coulmont.com/bac/nuage.html

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