Créé en 1897, le Red Star est un des clubs pionniers du football français. Dans un monde du sport où les logiques économiques ont pris le dessus, le Red Star cherche à conserver ses valeurs antifascistes et antiracistes ainsi que ses racines populaires directement issues de l’histoire ouvrière de Saint-Ouen-sur-Seine. 

Deuxième du championnat de Ligue 2 au moment où cet article est écrit, le Red Star fait une première partie de saison tonitruante : 10 victoires et surtout une série d’invincibilité à domicile qui s’étend depuis le 23 septembre. Plus les mois avancent, plus la presse tend à évoquer la possibilité de l’arrivée d’un troisième club d’île de France au sein de l’élite du football français, la Ligue 1, afin de s’ajouter au PSG et au Paris FC. Mais le Red Star dénote particulièrement par rapport à ses deux voisins. Tandis que le premier est dirigé depuis 2011 par le Qatar, le second a vu apparaître dans son capital la famille Arnault, deuxième plus grande fortune de France. Ces deux clubs sont alors désormais traversés par des logiques de marché où le nom du club devient une marque et les supporters des clients potentiels. Au Red Star, malgré le rachat par un fonds d’investissement américain, il n’est pas question de marque ou de marché mais bien d’identité. Le président du club, Patrice Haddad, insiste sur cette volonté de maintenir une identité vieille de 124 ans puisque son objectif est clair : “Un jour, nous aurons une équipe 100% Seine-Saint-Denis”.

Un club implanté au coeur de la ville de Saint-Ouen

L’histoire de Saint-Ouen et du Red Star démarre en 1909. Créé depuis 12 ans, le club fondé par Jules Rimet, initiateur notamment de la première coupe du monde, inaugure son stade, le lieu qui deviendra sa véritable maison : le Stade Bauer. D’abord appelé Stade de Saint-Ouen puis Stade de Paris, le poumon du Red Star est renommé ainsi après la Seconde Guerre mondiale afin de prêter hommage à un résistant communiste du même nom fusillé par la police de Vichy : Jean-Claude Bauer. Au cœur de la ville de Seine-Saint-Denis, le Stade Bauer apparaît comme sculpté dans son quartier, entouré de commerces et d’immeubles où la vie bat son plein sans prêter attention à ce monument historique. Mais les jours de match, une ambiance particulière règne dans la ville. On peut la ressentir dès la sortie du métro, les écharpes et les maillots se multiplient, chacun se dirige vers la même direction. Autour du stade, les bars ouverts débordent de supporters, tous vêtus de vert et de blanc, qui viennent partager une dernière pinte de bière avant le coup d’envoi. Bauer n’est et n’a jamais été un stade comme les autres. Sa particularité, et ce qui en fait aussi son charme, c’est bien sûr cet immeuble triangulaire situé derrière un but où l’on peut apercevoir parfois certains résidents accoudés à leur fenêtre, qui profitent des matchs sans avoir besoin de payer leur place. Depuis 2019, le stade se retrouve en travaux car les tribunes des années 1950 doivent être rénovées. À cause de litiges contractuels entre la mairie et l’entreprise mandatée lors de l’appel à projet, la rénovation du stade prend du retard. Contraint de délocaliser ses rencontres à Beauvais lors de la saison 2015-2016, le Red Star peut aujourd’hui jouer dans son enceinte historique. La capacité est fortement réduite mais la rénovation de la grande tribune Est permet d’accueillir près de 5000 spectateurs à chaque match. Pour le reste, on trouve au Sud un préfabriqué qui sert de tribune VIP, à côté de la tribune visiteurs, au Nord une tribune en travaux qui s’insère dans un grand ensemble architectural de 30000 m2 et à l’Ouest, la mythique tribune qui servait aux Ultras du club, a été démolie et on y a placé une butte de terre provisoire où sont placés les commentateurs du match. Le but, à terme, est de pouvoir accueillir plus de 10 000 personnes à Bauer.

L’importance des Ultras dans un club populaire

Lorsque Jules Rimet crée le Red Star en 1897, il accompagne son projet de club de football des valeurs sociétales qu’il défend. Le Red Star doit être un club omnisport accessible à tous, en témoigne par exemple les frais d’adhésion qui s’élèvent seulement à un franc par mois. La ferveur populaire qui s’empare du Stade Bauer à chaque rencontre ne naît donc pas du jour au lendemain et trouve son origine dès la période de création du club. L’histoire du Red Star a été semée d’embûches, entre liquidation, fusions avec d’autres clubs du bassin parisien et des difficultés sportives qui ont par exemple conduit le club à se retrouver au niveau régional au début des années 2000. Depuis le début des années 2010, on peut parler d’une forme de stabilité dans les résultats sportifs du club qui stagne entre le championnat de National et celui de Ligue 2. Cette rédemption du club audonien est évidemment due à la volonté des habitants de Saint-Ouen de retrouver leur club qui brillait tant au milieu du XXe siècle. Saint-Ouen est une ville historiquement ouvrière, dans laquelle on trouve encore des locaux d’usines prospères du XXe siècle comme l’usine PSA qui a fermé ses portes seulement en 2021. Le communisme s’est largement diffusé au siècle précédent dans cette cité de la proche banlieue parisienne et c’est à Saint-Ouen que l’on retrouve par exemple la première section française officielle de l’internationale communiste en 1919. Ces valeurs communistes, le groupe d’ultras du club, les Red Star Fans, essayent de les conserver en tribunes. C’est notamment le sujet de la bande dessinée de Lenaïc Vilain, un fidèle supporter du club. Selon lui, il existe ”une charte tacite qui nous relie toutes et tous dès lors qu’on entre dans la tribune Rino Della Negra : c’est l’antiracisme et l’antifascisme”. Ces valeurs de gauche prônées par les Ultras se matérialisent par exemple avec la mise en place de nombreuses collectes autour du stade. Par exemple, ce samedi 24 janvier, lors de la rencontre face à Boulogne-sur-Mer, le lycée Marcel Cachin a levé des fonds pour l’organisation d’un voyage pédagogique aux Etats-Unis. Dans un monde du supportérisme où les insultes racistes et homophobes se multiplient, les Red Star Fans tiennent bon. Par exemple, lorsqu’une décision arbitrale ne correspond pas aux attentes des ultras, ils ne privilégient pas l’insulte mais plutôt un rappel de leurs valeurs : “Flics, arbitres ou militaires, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour un salaire”. Cependant, il est important de préciser qu’aujourd’hui le groupe d’Ultras est globalement apartisan afin d’éviter toute récupération politique par l’un des partis de gauche. L’engagement des supporters dans leur club conduit aux maintiens de tarifs abordables que ce soit au niveau de l’abonnement qui tourne entre 60 et 80 euros là où d’autres clubs de niveau équivalent proposent des prix autour de 150 euros, mais aussi au niveau des consommations sur place dont les prix n’explosent pas forcément comme ailleurs. 

Une résistance de plus en plus difficile à mener

Certes, le Red Star apparaît comme un OVNI dans le football moderne où les logiques capitalistes ont pris le dessus mais le club et ses supporters sont parfois obligés de s’y soumettre. En 2022, le club est racheté par un fonds d’investissement américain. Les Red Star Fans se sont longtemps opposés à ce rachat, en menant des actions coup de poing en tribunes mais ils ont été contraints de s’y soumettre quand la situation économique du club était au bord du précipice. Cette colère des supporters était notamment due à la crainte de voir apparaître un phénomène de multipropriété, lorsqu’un même acteur économique possède plusieurs clubs. L’identité du club aurait alors été réduite à néant. La direction menée par Patrice Haddad se veut rassurante et affirme qu’elle conserve son autonomie. Les travaux ont aussi limité les actions de la tribune Rino Della Negra qui ont été déplacées sur une partie de la tribune Est mais cela ne donne pas l’impression d’un vrai bloc uni comme c’était le cas auparavant. Ils seront replacés dans la toute nouvelle tribune Nord lorsque les travaux seront terminés. Plus largement l’évolution du Red Star s’inscrit dans un phénomène de gentrification qui est de plus en plus prononcé à Saint-Ouen. Le déclin industriel oblige à raser les usines et entraîne la construction de nouveaux immeubles destinés à des populations plus aisées qui excluent au fur et à mesure les classes populaires de la ville. Cela modifie le panorama social des tribunes du Stade Bauer où l’on retrouve de plus en plus de spectateurs qui viennent pour s’imprégner de l’ambiance unique de Bauer mais ils prennent le pas sur les Ultras historiques qui ont tendance à s’éloigner des tribunes. Des motifs d’espoir quant à la conservation de l’identité existent cependant car on espère que le nouveau stade Bauer livré courant 2026 impulsera une nouvelle dynamique puisque le groupe d’Ultras aura sa propre tribune. La conservation de l’identité populaire du club est aussi une volonté de la mairie de Saint-Ouen-sur-Seine puisque le maire Karim Bouamrane est un supporter assidu du club, amoureux des valeurs transmises par ce dernier. Pour parvenir à cet objectif, le développement du centre de formation est un enjeu majeur pour le club. Le Red Star s’impose comme un dénicheur de talents en Seine-Saint-Denis et accompagne les jeunes du département dans l’évolution de leurs carrières. C’est un axe de travail majeur défini par la direction du club qui veut puiser chez ses jeunes pour garder son identité spécifique. L’exemple de Damien Durand doit servir pour tous. Le deuxième buteur de Ligue 2, originaire de la banlieue parisienne, était encore animateur périscolaire il y a cinq ans. Devenu une icône du club, il devient le symbole de l’ancrage du club sur son territoire.

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