Introduction

Cela fait maintenant plus de trois ans que le cheval est entré dans la ville. Il ne galopait pas, il ne hennissait pas. Il parlait. Il écrivait. Il calculait. Et surtout, il promettait.
On nous avait dit qu’il allait nous libérer : du travail répétitif, des inégalités, de la bêtise humaine. Les chefs d’entreprise y ont vu un levier inédit de rentabilité. Les responsables politiques, un instrument capable d’éradiquer l’insécurité et d’optimiser les affaires publiques. Les citoyens, eux, ont accueilli ce nouveau compagnon infatigable, capable de répondre à tout, tout le temps.

Intrigués, nous avons approché la bête. Elle ne mordait pas. Elle apprenait. Alors nous l’avons installée au cœur du village, convaincus qu’aucun danger ne pouvait venir de ce qui nous simplifiait la vie.

Mais peu à peu, le village a changé. Les débats se sont appauvris, le travail s’est raréfié, les décisions ont glissé vers des logiques opaques. Le cheval n’imposait rien — il orientait. Et dans son ventre, ce ne sont pas des soldats que certains discernent désormais, mais des intérêts économiques, des rapports de force géopolitiques et, par-dessus tout, une vision du monde que nous allons voir comme profondément incompatible avec l’idéal démocratique.

I – L’opinion publique

Le passage à Internet a déplacé les lieux de l’apprentissage et du débat. L’information est désormais accessible à tous et l’opportunité nous est offerte d’interagir directement avec les producteurs de contenus. Cette promesse d’un espace commun où citoyens, intellectuels et responsables politiques se rencontreraient d’égal à égal a longtemps fait rêver. Enfin une agora universelle. La promesse d’un citoyen éclairé, la victoire de la vérité, le règne de l’intérêt collectif.

Mais la réalité numérique s’est révélée bien plus brutale. Aux rapports de force déjà existants hors ligne se sont ajoutés de nouveaux mécanismes dont l’influence n’avait pas été anticipée. D’abord, l’égalité formelle de toutes les paroles. Le message de l’expert dispose de la même visibilité que celui du profane. Résultat : des hordes de pseudo-sachants jouissent d’une influence majeure et irriguent le débat public d’idées partisanes, incomplètes ou erronées.

Si nos producteurs de savoir sont fragilisés, notre rapport à l’information l’est tout autant. Au cœur du problème se trouve une logique marchande implacable : ne nous est donné à voir que ce qui est susceptible de nous plaire. Les algorithmes de recommandation construisent ainsi un monde « à partir du familier ». L’inévitable se produit alors : il n’y a plus rien à apprendre. Plus préoccupant encore, cette auto-propagande invisible produit une incapacité à penser contre soi et un enfermement cognitif qui rend le contradictoire presque impossible. Or la démocratie exige que la parole politique, même partisane, même passionnée, conserve un ancrage minimal dans une réalité partagée. Quand chaque camp vit dans son propre univers factuel, le dialogue devient impossible, le compromis introuvable, la violence toujours plus probable.

C’est dans cet environnement déjà fragilisé que se sont engouffrées les intelligences artificielles génératives, capables de produire de manière inédite et cohérente textes, images et voix. Images de hordes de migrants aux frontières, témoignages déchirants de survivants de guerres imaginaires, contenus pornographiques mettant en scène des responsables politiques : la falsification devient totale, indétectable, banale. La limite n’est plus notre imagination, puisqu’elle n’est plus notre exception.

Désormais, ces contenus peuvent être conçus, relayés et discutés de manière largement autonome par des systèmes artificiels. Nos cerveaux deviennent les champs de bataille du XXIᵉ siècle. Si l’air du temps est aux populismes, aux démagogues, aux extrémismes, alors elle les servira.

II – La souveraineté

Fin 2021, la capitalisation boursière totale des cinq GAFAM américains avoisinait les 10 000 milliards de dollars, les érigeant en troisième puissance économique mondiale « virtuelle », derrière les États-Unis et la Chine. Quatre ans plus tard, en 2025, leur valorisation cumulée dépasse les 18 000 milliards de dollars (Les échos). Dotés d’une manne financière immense et d’une croissance qui semble inarrêtable, ces acteurs investissent désormais des domaines autrefois réservés aux États : câbles sous-marins reliant les réseaux mondiaux (Google), réseaux de satellites utilisés dans des contextes de guerre (SpaceX), ou encore développement de monnaies numériques (Meta).

Les géants du numérique ne remplacent pas les États, mais capturent progressivement certains attributs essentiels de leur souveraineté. Une digue supplémentaire vient de céder avec le développement par chacun de ces acteurs de leurs propre système d’intelligence artificielle générative. Ce qui se joue ne relève plus seulement de l’accaparement de nos données, de capacités militaires ou de flux économiques, mais de l’orientation même de nos décisions individuelles et collectives.

Où vais-je manger ce soir ? Quelles études devrais-je entreprendre ? Pour qui voter ? En s’intégrant à ces choix ordinaires, les intelligences artificielles ne menacent pas seulement l’indépendance décisionnelle des États, mais aussi notre propre capacité à nous gouverner. Cette double dépossession ne procède pas nécessairement d’une intention idéologique unifiée, mais d’une logique structurelle : celle de systèmes optimisés pour capter l’attention, orienter les comportements et servir les intérêts économiques qui les sous-tendent. Si l’air du temps est aux libertarien, aux trumpistes, aux techno-optimiste, alors elle les servira.

III – L’emploi

À chaque révolution du travail, les mêmes discours rassurants réapparaissent. La révolution agricole faisait craindre famines et perte de liberté. La révolution industrielle semblait annoncer la disparition du rôle physique de l’homme, contraint d’investir ses capacités intellectuelles. Pourtant, nous nous sommes adaptés. Pourquoi, dès lors, prendre au sérieux les inquiétudes liées à la révolution numérique ? Après tout, nous nous reconvertirions vers les métiers du soin, du lien social ou de la préservation de la planète.

Cette hypothèse ne tient toutefois que sous certaines conditions : une volonté politique forte, la supériorité de l’homme sur la machine dans ces domaines, et la capacité de ces secteurs à absorber des millions d’emplois. Les partisans de ce discours omettent également l’ampleur et la nature du choc à venir.

Selon les chercheurs Huang et Rust, l’IA prendra en charge successivement les tâches mécaniques, analytiques, intuitives, et probablement, à terme, celles mobilisant l’empathie. Toutes les branches du marché du travail sont concernées. Les premiers signes de cette transformation sont déjà perceptibles. Ainsi, la baisse de 13 % de l’emploi des jeunes de 22 à 25 ans aux États-Unis est analysée par des chercheurs de Stanford comme un « premier indicateur d’un impact significatif et disproportionné de l’IA ».

Si la quantité d’emplois se raréfie, leur qualité risque également de se dégrader. Dans les secteurs manufacturiers et logistiques, l’IA n’élimine pas seulement les tâches physiques : elle impose un rythme standardisé, surveille les performances, transmet des indicateurs chiffrés à la hiérarchie. Vagues de licenciements, stagnation salariale et perte de sens s’annoncent. Là encore, l’IA ne décide pas de la trajectoire, mais s’inscrit dans une logique économique préexistante qu’elle rend plus efficace et plus contraignante. Si l’air du temps est à la maximisation des profits, à la croissance coûte que coûte et au capitalisme exacerbé, alors elle les servira.

Ouverture

Comme les Troyens, nous avons ouvert les portes nous-mêmes. L’intelligence artificielle s’est imposée au cœur de nos sociétés sans passer par l’épreuve démocratique. Elle ne détruit pas par la force, mais par l’orientation silencieuse des choix, la structuration des opinions et la transformation profonde du travail. En cédant ce pouvoir à quelques acteurs économiques, nous abandonnons une part essentielle de notre souveraineté.

Derrière le vernis de l’innovation, c’est un chemin non consenti qui se dessine. Débarrassons-nous des apparats et posons clairement la question : jusqu’où sommes-nous prêts à laisser des systèmes conçus par d’autres décider pour nous ?

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