Le 28 octobre 2025 s’est déroulée l’opération militaire la plus meurtrière de l’histoire brésilienne dans les favelas de Rio de Janeiro avec 121 morts. D’abord dans la favela du Complexo da Penha puis dans le Complexo do Alemão, 2 500 soldats ont été mobilisés pour rechercher les chefs du groupe criminel du Comando Vermelho, une opération ambitieuse qui s’inscrit dans la politique du gouverneur de Rio de Janeiro, Claudio Castro.

Favela Complexo da Penha de Rio de Janeiro, 29 octobre 2025. © Silvia Izquierdo, AP

Partisan de Bolsonaro, conservateur, le gouverneur de Rio est garant de la sécurité publique et chef de l’armée et de la police au sein de son État. Les opérations militaires sont courantes dans les favelas et sont de plus en plus violentes, notamment depuis l’élection au poste de gouverneur de Claudio Castro, 2024 a été l’année la plus létale avec 700 morts tués par la police selon le Forum brésilien de sécurité publique.

L’insécurité entre réalité et argument politique

L’opération Contenção, confinement en français, s’inscrit dans le contexte des guerres contre les drogues du Brésil. Depuis la criminalisation des drogues en 1940, l’Etat central tente de démanteler le narcotrafic par la répression policière, marquée par de nombreuses bavures. Les groupes criminels, comme le Comando Vermelho ou le Primeiro Comando da Capital, se sont “professionnalisés” et étendus dans différents États de la République fédérale du Brésil. Cachés dans les favelas, bidonvilles, en bordure des grandes villes, et habités par une population pauvre, précaire, et souvent racisée, les narcotrafiquants contrôlent les entrées et sorties des habitants et la circulation de stupéfiants et d’armes. Au sein des favelas, ce sont les règlements de comptes qui créent le sentiment d’insécurité, les coups de feu et les tirs de mitraillettes font partie du quotidien. Dans la ville, ce sont les vols, les viols et les rackets qui effraient les citoyens. Selon le Forum Brésilien de la Sécurité Publique, Rio de Janeiro est le quinzième État le plus violent, avec 15,8 meurtres par 100 mille habitants. Une quinzaine de favelas entourent la ville de Rio et se concentrent surtout au Nord, sur les collines qui surplombent Rio. Le crime organisé et sa violence sont omniprésents et façonnent la vie des cariocas (habitants de Rio de Janeiro). Cependant, la droite identitaire brésilienne utilise ce sentiment d’insécurité bien réel pour mobiliser ses électeurs. Castro centre l’insécurité dans son discours, n’hésitant pas à dénoncer “le négationnisme de la gauche au sujet de la sécurité”, se positionnant comme le garant de la sécurité de ses citoyens. Il assume pleinement la dureté de sa réponse, selon lui elle est légitime puisqu’elle est entièrement voulu par “90% des habitants des favelas”, déclare t-il dans un entretien avec le magazine Veja. Néanmoins, le dernier rapport du Centre d’études de sécurité et citoyenneté, a observé que l’augmentation du trafic a diminué le taux d’homicides en 2024, mais il augmente le taux de morts causées par les ordres policiers et militaires. L’État participe à la montée des tensions en répondant brutalement à la demande de sécurité des citoyens. 

Les demandes de justice

Les corps des criminels retrouvés dans la forêt qui bordent les deux favelas, mains et pieds liés ou décapités, démontrent l’animosité des forces de l’ordre et témoignent de la déshumanisation des narcotrafiquants. De plus, le gouverneur a annoncé ne regretter que la mort des quatres policiers tués dans les combats, les “vraies” victimes de l’opération. C’est une façon de ne pas reconnaître les excès des soldats ce qui fait grandir le sentiment d’injustice déjà très marqué dans les communautés des favelas. Le lendemain de l’opération, de nombreuses manifestations ont eu lieu dans les favelas visant particulièrement Claudio Castro et demandant sa démission. 

Le Tribunal Suprême Fédéral brésilien, à la demande du Juge Alexandre de Moraes, a convoqué une audience pour que le gouverneur de Rio de Janeiro s’explique. Castro avait déjà fait l’objet d’une investigation pour corruption et abus de pouvoir mais l’enquête a été suspendue par le TSF à cause d’irrégularités judiciaires. Les députés de l’assemblée législative de Rio demandent l’impeachment de Castro. Ces députés, majoritairement de gauche, considèrent le gouverneur comme le responsable des crimes de l’opération antidrogue. 

La létalité de l’opération a causé de fortes réactions à l’internationale. L’ONU suspecte une violation des droits humains, de part le nombre de morts, les corps démembrés cachés dans la forêt, et la présence des civils, le secrétaire général des Nations Unies a demandé la réalisation d’une enquête indépendante, aux normes internationales, le lendemain de l’opération. En attendant la conclusion de l’enquête, l’ONU a requis la suspension de toute autre opération militaire et la protection des témoins et des preuves. Celle-ci a spécifié l’importance de poursuivre judiciairement les responsables de ces débordements pour “rompre avec l’héritage d’impunité” qui caractérise la justice brésilienne. 

L’absence de Lula, un coup de force contre le président?

Le président Lula était en voyage diplomatique en Indonésie lors du déclenchement de l’opération militaire du 28 octobre. Il se dit “sidéré” qu’une telle opération soit menée sans sa présence et sans qu’il soit mis au courant. Bien que les gouverneurs n’aient pas besoin d’autorisation fédérale pour déployer les forces de l’ordre, il est courant que l’opération soit connue par l’administration fédérale. Le président a qualifié l’opération de “désastre” et appuie le recours à une enquête indépendante, pour avoir une autre version des faits que celle de l’état de Rio de Janeiro. Le lancement d’une méga opération en l’absence du dirigeant national pourrait donner l’image d’un président affaibli qui ne maintient pas la hiérarchie fédérale. De son côté, Castro insiste sur la réussite de son opération et le soutien des habitants de Rio en faveur de l’opération. Le discours des deux hommes politiques s’opposent et illustrent bien le décalage entre un gouvernement fédéral de gauche et un gouvernement étatique de droite. Les démonstrations politiques d’un État fédéré imposent une réaction, une réponse de la part de l’État fédéral et accentuent la morcellement politique du pays.

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