L’entreprise américaine Palantir est devenue un acteur incontournable de la défense et du renseignement des États-Unis. Spécialisée dans l’analyse massive de données et l’intelligence artificielle, la société fondée par Peter Thiel multiplie les contrats avec l’armée américaine, dont un accord record de 10 milliards de dollars. Ceci constitue le symbole du rapprochement entre la Silicon Valley et le complexe militaro-industriel.

Depuis le retour de Donald Trump sur la scène politique, les logiciels de Palantir se sont imposés à tous les niveaux de l’administration fédérale américaine. Fondée en 2003 par Peter Thiel, figure majeure de la Silicon Valley, l’entreprise spécialisée dans l’analyse massive de données est devenue un acteur central de la défense et du renseignement américains. Fin juillet, Palantir a franchi un nouveau cap en obtenant un contrat-cadre pouvant atteindre 10 milliards de dollars sur dix ans avec le département de la Défense, l’un des plus importants jamais attribués dans ce domaine.

Basée à Denver, dans le Colorado, Palantir Technologies est une entreprise d’édition de logiciels spécialisée dans le « big data » et la science des données. Si elle propose aujourd’hui ses outils aussi bien aux entreprises privées qu’aux administrations civiles, son ADN reste profondément lié au monde militaire et sécuritaire. À l’origine, la société se concentrait sur la lutte antiterroriste et opérait dans une relative discrétion. Sa notoriété explose en 2011, lorsque sa plateforme d’analyse Gotham aurait joué un rôle clé dans l’opération ayant conduit à la capture d’Oussama Ben Laden.

Dès 2013, Palantir travaille déjà avec au moins douze agences et départements fédéraux américains. Parmi ses clients figurent les principales agences de renseignement – le FBI, la CIA et la NSA –, mais aussi le département de la Sécurité intérieure (DHS), le corps des Marines, l’armée de l’air et l’académie militaire de West Point. L’entreprise développe également des systèmes logistiques, notamment utilisés durant la pandémie de Covid-19 pour suivre la production et la distribution de vaccins.

Certaines collaborations suscitent cependant de vives controverses. Palantir fournit notamment des logiciels à l’agence de l’immigration et des douanes (ICE), utilisés pour l’identification et l’arrestation de migrants. Ces partenariats font l’objet d’un examen accru, dans un contexte de fortes critiques de l’opinion publique américaine à l’encontre des pratiques jugées agressives de l’ICE. L’an dernier encore, Palantir a remporté un contrat visant à développer de nouveaux systèmes de surveillance pour l’application des lois sur l’immigration.

Aujourd’hui, l’entreprise commercialise principalement deux produits. Gotham, destiné aux gouvernements et aux services de renseignement, est utilisé non seulement aux États-Unis, mais aussi par des alliés comme le Royaume-Uni, le Canada ou l’Australie. Foundry, en revanche, s’adresse aux entreprises privées et permet d’intégrer, d’analyser et de visualiser de vastes ensembles de données. Ces dernières années, Palantir a également accéléré le déploiement de solutions d’intelligence artificielle dites « de niveau militaire », désormais proposées au secteur privé via sa plateforme d’IA.

Cette stratégie s’avère payante sur le plan financier. Palantir est devenue l’une des entreprises les plus performantes du secteur de l’intelligence artificielle, avec une action en hausse de près de 1 700 % sur les trois dernières années. Son directeur général, Alex Karp, défend une vision assumée du rôle de l’entreprise dans l’appareil sécuritaire. Dans une lettre adressée aux actionnaires, il affirme que la meilleure manière de protéger les libertés individuelles consiste à développer des plateformes techniques dotées de mécanismes d’autorisation très précis. Selon lui, ces outils garantissent que « l’État et ses agents ne peuvent voir que ce qui doit être vu », grâce à des systèmes de contrôle et de traçabilité internes.

Le nouveau contrat accordé fin juillet illustre cette intégration croissante entre la Silicon Valley et le complexe militaro-industriel américain. D’un montant maximal de 10 milliards de dollars sur dix ans, il vise à couvrir les « besoins en logiciels et en données » de l’armée américaine et regroupe plusieurs contrats existants. Pour de nombreux analystes, les conflits récents ont accéléré cette dynamique. « Les guerres en Ukraine et à Gaza ont servi de véritables laboratoires, démontrant l’essor de ces technologies sur le champ de bataille », explique une chercheuse spécialiste des questions de défense. En Ukraine, par exemple, les forces armées utilisent à la fois les terminaux Starlink d’Elon Musk et des logiciels développés par Palantir.

Alex Karp se félicite aujourd’hui de voir d’autres géants de la tech suivre cette voie. Meta, Google ou encore OpenAI ont récemment accepté de mettre certaines de leurs technologies au service de l’armée américaine. « Pendant des années, notre volonté d’armer les États-Unis et de fournir à leurs forces de défense et de renseignement des logiciels plus précis et plus efficaces que ceux de leurs adversaires a été marginalisée », déclarait-il récemment, avant de se réjouir que « la Silicon Valley ait désormais passé un cap ».

Cette vision est également partagée au sommet de l’État. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a ainsi défendu l’idée que la « Death Valley », expression désignant le fossé entre innovation et déploiement militaire, devait s’appuyer sur l’innovation de la Silicon Valley. Un rapprochement stratégique qui confirme le rôle central des entreprises technologiques dans les guerres d’aujourd’hui et de demain.

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