“Ceux qui ont le moins d’eau en auront encore moins demain.” L’avertissement du géographe tunisien Habib Ayeb résonne, plus que jamais, comme une véritable prophétie pour la région d’Afrique de l’Est. Alors que l’Éthiopie a annoncé, début 2025, la mise en service complète de son gigantesque barrage de la Renaissance, la tension monte d’un cran dans la région, déjà fragilisée par la crise climatique et les rivalités de puissance. Au Caire, les déclarations se succèdent : cette turbine représente une “menace existentielle” et un “acte de guerre” véritable. À Khartoum, l’alerte est la même : ses barrages pourraient en être “gravement affectés”.
Dans ce climat inflammable, une certitude s’impose : le Nil, poumon vital de la région, est devenu l’épicentre d’un bras-de-fer stratégique où se mêlent urgence hydrique, enjeux environnementaux et rivalités nationales.
Un fleuve millénaire, pilier de civilisation… et désormais enjeu géopolitique stratégique
Long d’environ 6 700 kilomètres, le Nil irrigue ou traverse jusqu’à dix pays de l’Est africain, de la Tanzanie à l’Égypte, en passant par le Rwanda ou encore le Soudan. Ses eaux fertilisent la Vallée du Nil, l’une des zones les plus densément peuplées du continent : déjà estimée à 90 millions d’habitants en 1998 par Habib Ayeb, sa population ne cesse de croître, portée par un taux de croissance supérieur à la moyenne mondiale, avoisinant 1% en 2024. Une dynamique démographique qui intensifie inévitablement la pression sur cette ressource en eau douce.
Nulle part le rôle du Nil n’est aussi crucial qu’en Égypte. Situé en zone désertique, le fleuve fournit 90% de son eau douce. Au Soudan, touché par les mêmes conditions de vie, sa contribution atteint près de 73%. Pour ces pays, le Nil dépasse le simple statut de cours d’eau : celui-ci dicte leur tempo de vie et constitue une ressource vitale pour les populations et activités économiques nationales. Contrairement aux États d’Afrique des Grands Lacs, dotés d’une pluviométrie plus généreuse et de ressources hydriques variées, l’Égypte et le Soudan dépendent presque entièrement du Nil. Son influence est multidimensionnelle : elle s’étend même au secteur touristique. En Égypte, le tourisme représente 8,4% du PIB national et trouve dans les croisières sur le Nil l’un de ses principaux moteurs, offrant une vue à couper le souffle sur le patrimoine culturel et historique.
Depuis l’époque des Pharaons, le Nil a permis aux Égyptiens de survivre, de prospérer et, surtout, de devenir l’une des civilisations les plus anciennes et prestigieuses. Hérodote, historien grec du Ve siècle avant J.-C., le qualifiait de véritable “don” pour le pays. Aujourd’hui encore, la maîtrise de son cours comme de ses ressources, constitue un enjeu socio-économique majeur. Conscients de cette dépendance, les gouvernements successifs ont fait du Nil le cœur stratégique de la puissance égyptienne. Au XXe siècle, cette maîtrise est également devenue un enjeu politique. Le traité anglo-égyptien de 1929, suivi de l’accord-cadre de 1959 avec le Soudan, consacrent l’hégémonie de l’Égypte. Celle-ci reçoit 75% des débits fluviaux contre 25% pour son voisin soudanais – un partage largement déséquilibré, assorti d’un droit de veto sur tout projet en amont pouvant affecter les débits en aval.
Soucieuse d’asseoir sa domination sur le Nil, l’Égypte a entrepris d’aménager son cours d’eau. De nombreuses infrastructures ont été construites pour réguler les crues, irriguer les terres et produire de l’électricité. Le Haut barrage d’Assouan, érigé dans les années 1960 sous le régime de Nasser, incarne cette hégémonie. Permettant non seulement de fournir une part majeure de l’électricité nationale, cet immense barrage souligne l’importance stratégique du Nil pour le développement et l’indépendance égyptienne. Il est le symbole d’une hydro-hégémonie aujourd’hui contestée.
Le tournant éthiopien : le barrage de la Renaissance et ses conséquences
Depuis une dizaine d’années, plusieurs États du bassin du Nil contestent les accords de 1929 et 1959. Selon eux, ces traités sont injustes et obsolètes ; en d’autres termes, le statu quo ne peut plus durer. En tête des contestataires, l’Éthiopie défie l’ordre établi et rejette les prétentions égyptiennes à disposer de “droits naturels” sur le fleuve. Le pays revendique son droit légitime à exploiter le Nil bleu, l’un des principaux affluents du fleuve, qui tire sa source au lac Tana en Éthiopie et fournit 86% des débits acheminés vers l’Égypte. Longtemps sous-exploité, le Nil bleu devient pour Addis-Abeba un symbole de souveraineté nationale. Il permettrait de répondre aux besoins agricoles et énergétiques de la population tout en stimulant le développement économique national. Le gouvernement éthiopien entend désormais tirer profit de ses ressources hydrauliques pour stimuler sa croissance.
En 2011, l’Éthiopie a lancé la construction du Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD). Inauguré en 2025, ce barrage est devenu la plus grande infrastructure hydroélectrique du continent. Avec une capacité de production de 5 150 mégawatts et une contenance s’élevant à 74 milliards de mètres cubes l’objectif est clair : produire de l’électricité pour des millions de foyers, diminuer la dépendance aux énergies fossiles, répondre à une démographie galopante et faire face aux inégalités d’accès à l’eau sur son territoire – tout en affirmant sa souveraineté nationale.
Mené unilatéralement, le projet provoque de vives tensions avec Le Caire et Khartoum. Dès 1979, le président égyptien Anouar El-Sadate avertissait : “Le seul facteur qui pourrait conduire l’Égypte à entrer de nouveau en guerre, c’est l’eau.” Un avertissement qui témoigne que le Nil pourrait devenir l’un des principaux facteurs d’escalade géopolitique de la région. Dans ce contexte, de nombreuses manœuvres militaires ont été menées conjointement par l’Égypte et le Soudan. Des manœuvres telles que “Gardiens du Nil” en mai 2021, perçues comme un signal de dissuasion et d’intimidation : un rappel que Le Caire et Khartoum ne permettront pas que leur survie hydrique soit compromise.
Plusieurs rounds de négociations ont été engagées – notamment sous l’égide de l’Union africaine – afin de prévenir un conflit majeur, mais demeurent jusqu’ici infructueuses. Les discussions sont au point mort : aucun accord juridiquement contraignant n’a été signé régionalement. Spectatrice, la communauté internationale voit la situation se dégrader avec inquiétude, d’autant que l’Éthiopie rejette tout mécanisme de médiation extérieure. Désormais, Addis-Abeba renverse le rapport de force hydro-politique. La perspective d’une « guerre pour l’eau » n’est donc plus à exclure.

© Photo du barrage de la Renaissance tiré d’un article de la revue Le Point (« Grand barrage de la Renaissance : regain de tension entre l’Éthiopie et ses voisins »)
Un fleuve sous haute pression : stress hydrique et changement climatique
Aux rivalités politiques s’ajoute une autre menace, plus silencieuse mais tout aussi redoutable : le changement climatique. Le bassin du Nil figure aujourd’hui parmi les régions les plus vulnérables du globe. Les épisodes de sécheresse se multiplient, la variabilité des pluies s’accentue, tandis que la demande en eau explose sous l’effet de la croissance démographique et d’une urbanisation fulgurante. Selon plusieurs études scientifiques, le débit du fleuve aurait chuté de 6 % en à peine cinquante ans – un recul directement lié au réchauffement climatique. Cette baisse ne permet plus de repousser efficacement les eaux de la Méditerranée : le sel s’infiltre désormais profondément dans le delta du Nil, rongeant des milliers d’hectares agricoles et menaçant gravement la sécurité alimentaire du pays. D’après le Centre de développement durable d’Alexandrie, la salinisation progresse pour l’instant sur quelques dizaines de kilomètres, mais pour de nombreux agriculteurs, la catastrophe est déjà trop avancée. Bien entendu, cette vulnérabilité dépasse les frontières égyptiennes. En Éthiopie, l’inégale répartition des ressources en eau sur le territoire, la variabilité climatique, combinés aux effets de la pollution hydrique, confrontent un quart de sa population à des situations de fort stress hydrique.
Malgré quelques lueurs d’espoir, notamment avec des initiatives comme l’Accord-cadre sur la Coopération dans le Bassin du Fleuve Nil (CFA), les divergences politiques continuent de paralyser toute avancée concrète. Entré en vigueur en 2024, le texte ambitionnait de poser les fondations d’une coopération régionale et d’établir un régime juridique conforme aux
principes et règles de droit international coutumier sur le Nil. Le principe de l’utilisation équitable et raisonnable, l’obligation de ne pas causer de dommages significatifs et le devoir de coopération : tels sont les principes qui constituent l’accord. Cependant, un problème majeur subsiste : les deux acteurs historiques du fleuve, l’Égypte et le Soudan, n’ont jamais ratifié l’accord. La sonnette d’alarme est alors tirée par la Communauté internationale et la Banque Mondiale : en l’absence d’une gouvernance commune, le risque de conflit hydrique croît. À terme, le Nil – longtemps perçu comme une source de vie et de prospérité – pourrait bien devenir l’épicentre d’une crise régionale majeure.
Entre exploitation et coopération : l’alternative impossible
Comment remédier à cette situation ? Face à l’impasse climatique, la COP27 de 2022 organisée à Charm el-Cheikh, a tenté d’ouvrir une nouvelle voie en plaçant l’eau au cœur des discussions. L’Égypte a instauré une “Journée de l’eau” pour rappeler l’urgence de sécuriser les ressources hydriques, tout en défendant l’adaptation, la protection des pays vulnérables et les intérêts africains. Si cette initiative a été saluée, ses limites restent visibles : comme toutes les COP, elle ne dispose d’aucun pouvoir contraignant. Malgré tout, un progrès symbolique a émergé. Pour la première fois, l’eau a été mentionnée deux fois dans la décision finale, soulignant la nécessité de préserver les écosystèmes hydriques et d’intégrer cette question dans les stratégies d’adaptation. La présidence égyptienne a appelé à une mise en œuvre concrète, à l’action collective et à une transition juste fondée sur les constats du GIEC. Mais malgré ces engagements, une réalité demeure : pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, il faudra des accords réellement ambitieux. Car si les COP permettent de visibiliser les enjeux, elles peinent encore à transformer les promesses en actions tangibles.
Face à l’absence d’action politique concrète, la société civile s’organise. Les populations de la Vallée du Nil se présentent comme les nouveaux gardiens des ressources en eau. En Égypte, l’association VeryNile retire chaque jour près de 100 kilos de plastique des eaux du fleuve. Le Nil subit de plein fouet les industries, l’urbanisation rapide et l’impact des grands projets d’infrastructure tels que le barrage de la Renaissance. Non validé par des instances spécialisées, le barrage suscite de vives critiques et n’est pas sans controverses. Plusieurs paramètres essentiels restent non réglementés, non contrôlés : notamment ceux liés à l’impact environnemental, compromettant davantage la régulation hydrique du Nil Bleu. La dimension excessive de cet ouvrage ne peut qu’engendrer de nombreux problèmes environnementaux liés à la préservation de l’écosystème du Nil.

© Sixtine Lardet





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