À l’école primaire, demeurait ce maître qui hurlait sur le dernier de la classe : « Tu finiras à l’usine », et puis quelques années plus tard, en plein amphithéâtre, c’était le professeur de faculté qui affirmait : « Vous devez avoir 15 de moyenne minimum et une vie sociale en moins si vous voulez avoir ce master ». En effet, il semblerait aujourd’hui que le système académique et la pression qui y est associée aient atteint des records, et ce sans jamais avoir de répit, peu importe le niveau d’études qu’il concerne.

En 2025, suite à la désignation de la santé mentale comme Grande Cause nationale par le gouvernement français, l’Ipsos a décidé de créer le premier baromètre national sur la santé mentale des étudiants. Or, le constat est plus qu’alarmant : en France, moins d’un étudiant sur deux estime être en bonne santé mentale et, plus grave encore, 63 % d’entre eux affirment que cette fragilité de santé mentale est quelque peu liée à leurs études.
La santé mentale, notamment étudiante, est aujourd’hui un sujet qui reste insuffisamment traité et étudié par les médias et les chercheurs. Son analyse se caractérise généralement par des chiffres, quelques mots sur les causes et conséquences de cette « génération fragilisée », mais en restant toujours en surface de cette problématique, comme on peut le percevoir dans certains médias comme Les Echos ou Le Figaro Etudiant. Pourtant, ce sujet n’est pas des moindres et revêt une profondeur plus insidieuse qu’il n’y parait. Derrière de simples constats demeurent des étudiants souffrants, perdus dans des pensées de plus en plus sombres et des angoisses incessantes, dont la notion de confiance en soi et de réussite devient totalement erronée. Dès lors, il semblerait que le système académique ait réussi à formater ses entrants dans une société de la réussite et même de l’excellence dans laquelle la note inscrite sur la copie d’évaluation devienne finalement le déterminant de notre valeur.
Atteindre le sommet des études les plus prestigieuses, une victoire ou le début de la descente aux enfers ?

Quand un étudiant a dédié une quinzaine d’années de sa vie à travailler d’arrache-pied à l’école pour atteindre son rêve, comme celui d’intégrer Sciences Po Paris ou encore la Sorbonne, tout semble acquis et surmontable pour lui. Néanmoins, arrivé sur les lieux, le soulagement qu’il a éprouvé quant à la vue de ses résultats Parcoursup semble déjà bien lointain, et tout à coup, c’est comme s’il devait tout recommencer à zéro, comme si le « vrai jeu de la réussite » débutait seulement. Dans le cas des études prestigieuses, notamment en région parisienne, l’angoisse éprouvée semble plus que questionnable. En effet, la pression académique peut revêtir diverses formes. Or, pour le cas de ces étudiants considérés comme « l’élite » par leur chef d’établissement le jour de la rentrée, il semblerait que les attentes exigeantes administrées sur les frêles épaules de ces jeunes adultes prennent une tout autre forme. Par exemple, il ne s’agit pas ici de réussir au minimum, mais de parvenir à maintenir un niveau qui est à la « hauteur » de l’établissement, un climat dans lequel le sentiment de sélection constant est palpable.
D’une part, ce genre de cursus met généralement en lien des élèves venant d’horizons très différents, de par le statut public ou privé des établissements qu’ils auront fréquentés, le nombre de langues qu’ils parlent, leur capital économique ou encore le réseau que leurs parents leur légueront ou non quand il s’agira de trouver un stage. Leur seul point commun ici sera alors celui d’avoir une mention très bien au baccalauréat et un dossier solide. Ainsi, dans ce climat où il ne s’agit plus de se démarquer de tout le monde, mais surtout des « meilleurs », la concurrence se fait bien plus rude qu’au lycée, et ce désir impulsif de se comparer se fait, lui, encore plus ressentir.
Quand souffrir devient la norme
Malgré de nombreuses problématiques, celle liée à l’écoute dans l’enseignement supérieur est importante à observer car elle n’a que peu à voir avec celle dont il est possible de bénéficier de la part de ses professeurs de lycée. En effet, les professionnels qui enseignent en cours magistraux dans les plus prestigieuses facultés ainsi que les chargés de TD sont généralement des individus avec des statuts très valorisants et de grands diplômes à leur actif sous couvert d’une image très stricte et même parfois froide. Ainsi, il n’est pas lieu de papoter ou de se plaindre, il faut travailler sans réfléchir, mécaniquement, car après tout c’est le jeu. Il est estimé que si des étudiants ont choisi des cursus difficiles et qu’ils souffrent mentalement de la pression constante ressentie, ce n’est pas la faute du système mais bel et bien la leur.
Or, le problème se trouve justement ici : dans les filières les plus prestigieuses se trouve une vraie normalisation du mal-être qui serait comme une des épreuves à subir en plus de celles qui sont écrites. Les élèves dont la santé mentale faillit sont considérés comme pas assez résistants ou pas faits pour ce vers quoi ils se sont dirigés, comme si les études élitistes signifiaient forcément sacrifice mental. C’est à se demander : les étudiants sont-ils vraiment notés seulement sur leurs capacités académiques ou plutôt sur leur capacité à résister ?
Un mal-être, mais à quel prix ?
À la recherche de la perfection et d’une validation académique devenue toxique, beaucoup d’étudiants en viennent à prendre des mesures drastiques. Face aux difficultés et à la perte de confiance, certaines questions surgissent : « Devrais-je dormir moins ? Réduire mes pauses déjeuner ? M’interdire de regarder des séries ? » Cela peut sembler excessif, presque ironique. Pourtant, les élèves les plus perfectionnistes et anxieux sont souvent prêts à tout. Par ailleurs, le véritable problème de la santé mentale des étudiants réside dans le cercle vicieux dans lequel beaucoup se retrouvent enfermés. Ce dernier correspond au fait que la pression pousse l’étudiant à négliger le repos et les pauses perçues comme du temps « perdu » sur les révisions et donc devenant une source de culpabilité. Dès lors, sa santé et ses performances vont se retrouver dégradées, l’incitant alors à travailler encore plus et à s’épuiser davantage. Toutefois, une vie réduite uniquement au surmenage ne conduit ni à l’épanouissement ni à la réussite durable. Être en mauvaise santé, qu’elle soit physique ou mentale, ne favorise ni l’apprentissage ni la performance. Alors pourquoi cette impression d’inévitabilité ? Pourquoi ce sentiment d’être piégé dans un système qui semble ne laisser aucune alternative ?

Dès le lycée, la pression de la performance façonne déjà le rapport des élèves à leur avenir et à la perception d’eux-mêmes. En 2024, Léa Lauta, lycéenne à l’académie de Versailles, confiait ainsi à France Culture : « On est sans cesse dans cette évaluation de ce qu’on sera plus tard, il y a beaucoup cet enjeu, on n’a jamais le droit d’être moyen. Il faut toujours donner ce qu’on a de mieux, or on ne peut pas être tous les jours, dans une semaine de 6 jours, dans les meilleures conditions pour passer une évaluation ». Ce témoignage, qui résonne tout autant dans l’enseignement supérieur, illustre l’exigence croissante imposée par les institutions académiques. En conséquence, cette quête permanente de bonnes notes et de la figure de l’élève parfait semble prendre le pas sur la qualité de l’apprentissage et la passion pour le savoir.
Pris dans une quête effrénée de performance et soumis à une pression permanente, les étudiants se retrouvent parfois réduits à des données chiffrées, les poussant à privilégier les résultats au détriment des méthodes et du sens de l’apprentissage. Pourtant, un étudiant est bien plus que cela, c’est aussi celui qui est engagé dans une association, celui qui est sportif ou qui aime l’art, mais c’est surtout un jeune individu qui essaie toujours de se surpasser et qui ose participer à l’oral même en se trompant. Après tout, le parcours académique ne devrait-il pas être à l’origine un havre de curiosité et de plaisir à découvrir le monde et ses complexités ? À l’ère d’une société obsédée par la réussite et qui s’accompagne d’une méritocratie affichée, les notes deviennent des étiquettes qui dépassent le cadre scolaire. Elles finissent par définir la valeur personnelle des étudiants qui s’y accrochent le plus et à les réduire à ne vivre que pour cela. Finalement, ce système parvient à réduire un individu à un 8 ou un 19 en niant tout ce qu’il est en dehors de la salle de travaux dirigés, poussant alors certains à sacrifier plusieurs années de leur jeunesse, au prix du bien-être et parfois de la santé. Sur le long terme, les études risquent de ne représenter que la peur, l’angoisse et l’épuisement. Les attentes exigeantes qui y sont liées et son rythme sont en déconnexion avec ce que vivent les étudiants, ce qui va progressivement se transformer en une source de stress chronique, associée à la fatigue mentale et à la perte de confiance en soi. Les études devraient au contraire permettre l’épanouissement de chacun. Quant à la vie étudiante, au lieu d’être une période de construction et de découverte, elle pourrait ne devenir qu’un mauvais souvenir.




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