Si la pratique sportive rime souvent avec équilibre et épanouissement personnel, chez les sportifs de haut niveau la réalité est tout autre. Dans le monde professionnel, la santé mentale demeure un sujet tabou alors que les périodes de dépression et de solitude sont fréquentes chez de nombreux athlètes.

1/5e des jeunes athlètes de haut niveau expriment un mal être et 44% seraient sujet à des troubles du sommeil. C’est ce que révèle l’étude réalisée par la Fondation FondaMental avec le ministère des Sports et l’INSEP entre mars et avril 2024 auprès de 1885 sportifs âgés de 16 à 25 ans. Auparavant, peu d’athlètes osaient prendre la parole lorsqu’ils ressentaient un mal être, étaient harcelés sur leurs réseaux sociaux… L’engagement des jeunes sur ce sujet est de plus en plus visible et de nombreux athlètes osent parler de ce qu’ils vivent, qu’ils soient footballeur, nageur (Michael Phelps) ou bien tenniswoman (Naomi Osaka)

Troubles du sommeil, de l’alimentation, dépressions, addictions sont tout autant de manifestations de l’altération de la santé mentale des athlètes professionnels. Si certains préfèrent taire leur mal être, d’autres se libèrent en en parlant ouvertement aux médias, ce qui a des répercussions en cascade. Les autorités commencent à prendre des mesures sérieuses pour éviter que des athlètes ne commettent l’irréparable et se suicident comme l’ex-footballeur allemand, Robert Enke, qui a mis fin à ses jours en 2009, à l’âge de 32 ans. Il souffrait d’une dépression liée à la peur de l’échec sportif et au décès de sa fille. Derrière un rôle de leader et une carrière « idéale » se cachent parfois des athlètes qui souffrent.

« Têtes plongeantes : la vérité sur la santé mentale », un reportage poignant

Ce reportage est l’aboutissement de la libéralisation de la parole des athlètes de haut niveau sur leur santé mentale qui a lieu depuis une dizaine d’années. Publié en décembre 2025, année au cours de laquelle la santé mentale est désignée grande cause nationale, ce reportage filme des discussions entre des jeunes et des sportifs de haut niveau (Raphaël Varane, Olivier Giroud, Blaise Matuidi, Djibril Sidibé, Samuel Umtiti et Gaëtane Thiney) sous forme de cercles de parole. Pendant 52 minutes, nous assistons à des échanges sur la dépression, les blessures invisibles, la solitude ou encore le harcèlement. Ils se confient mutuellement révélant des failles dans les prises en charge et un certain tabou à parler de leur santé mentale notamment dans le sport. Le documentaire entrera progressivement dans les programmes scolaires et sera diffusé à l’ensemble des collégiens.

Tous les athlètes, de façon unanime, affirment que la redescente après le sommet n’est pas facile à gérer et que même quand on fait les choses bien, il y a toujours des mécontents. Par exemple, après avoir été sacré champion du monde en 2018, Adil Rami, dans une courte apparition, confie avoir fait un burn out. Pour Varane, les joueurs souffrent en silence et les spectateurs ont parfois du mal à faire la différence entre l’homme et le joueur. Il explique notamment que sa carrière professionnelle était géniale mais que, dès qu’il rentrait chez lui, il se sentait seul car il vivait en décalage par rapport à sa famille.

« Ne pas parler, ça peut tuer » – Samuel Umtiti

Un des témoignages les plus poignants est celui de Samuel Umtiti. Au cours de la Coupe du Monde 2018, il se blesse au genou mais refuse de se faire soigner. Il devient même le « héros de la France » en qualifiant son équipe pour la finale en inscrivant l’unique but de la rencontre France-Belgique. Sa blessure s’aggrave et à son retour au FC Barcelone, il est mis de côté et ne peut plus jouer. Son image est ternie par son club et il voit le regard des spectateurs changer. Mal accompagné après la Coupe du Monde, il raconte que ça l’a profondément touché, qu’il se sentait seul et qu’il avait peur de sortir et de croiser des gens. Au fur et à mesure, Samuel Umtiti explique avoir perdu goût à la vie sans jamais mettre le terme de dépression sur ce qu’il vivait. Il n’osait même plus poster sur les réseaux sociaux car les commentaires le faisaient passer pour un imposteur. Beaucoup disaient qu’au vu de ce qu’il gagnait, il ne pouvait pas se plaindre. Cependant, Umtiti n’était pas juste payé pour rester chez lui mais a été profondément attristé de ne plus pouvoir jouer et exercer sa passion au quotidien. 

Gaëtane Thiney raconte une histoire plus personnelle, abordant les angoisses qu’elle a ressenties après la perte de sa coéquipière emportée par la maladie à 20 ans. Elle prend alors conscience qu’on peut mourir du jour au lendemain et cela provoque chez elle des troubles physiques et psychologiques. Au cours de sa carrière et plus particulièrement lors d’une Coupe de Monde de football, elle passe de meilleure joueuse à remplaçante sur le banc de touche sans explications. Elle explique ne pas vouloir être le problème, se renferme sur elle-même et s’isole. Au cours du quart de finale, elle entre en jeu alors que ça fait 8 jours que personne ne lui parle. Elle loupe un but à la 120e minute de jeu ce qui lui causera des problèmes de sommeil pendant un an. Elle trouve la force d’en parler à quelqu’un : elle est refoulée de l’équipe de France mais reste capitaine de son club.

Les sportifs ne sont pas de simples « bêtes de foire » mais restent avant tout des êtres humains sensibles qu’il faut protéger. Ils sont nombreux à penser qu’ils ont tout à gagner à se taire pour assurer leur place sur le terrain. Malgré ce reportage, la santé mentale reste encore taboue puisqu’elle continue d’être considérée comme un signe de faiblesse, quelque chose de honteux. Gaëtane Thiney avoue que, dans le milieu, on parle plus de coach mental que de psychologue, reflétant une stigmatisation et une forte pression à la réussite.

Une libéralisation de la parole avec des témoignages de plus en plus présents

D’autres reportages ont aussi vu le jour comme « Strong, aussi forts que fragiles » réalisé en 2023 dans lequel Perrine Laffont témoigne. La championne de ski acrobatique confie qu’elle assimilait le sport et la souffrance allant même jusqu’à la dégouter de ce qu’elle faisait. Elle décrit des étapes successives avec une perte d’appétit puis de poids et enfin d’envie. Les symptômes sont nombreux et plus les athlètes en parlent, plus ceux qui voient leurs témoignages peuvent les repérer et prendre conscience de leur mal être.

« Je n’ai jamais été à l’aise pour me confier. […] Parler de basket c’était naturel pour moi. Partager des choses personnelles, c’était beaucoup plus difficile, et avec le recul, je sais que j’aurais vraiment bénéficié d’une oreille attentive » – Kevin Love

D’autres athlètes ressentent une culpabilité, un sentiment d’abandon de leur équipe. Par exemple, Kevin Love, dans un article intitulé « Everyone Is Going Through Something” (Chacun traverse des épreuves), raconte la crise de panique qu’il a eu pendant un match de NBA en 2017. Il dit avoir été incapable de respirer et a couru vers les vestiaires. Pendant plusieurs jours, il a ressenti une importante culpabilité. Il était inquiet à l’idée que ses coéquipiers pensent qu’il les avait abandonnés et a alors inventé des problèmes physiques pour masquer sa détresse psychologique. Lorsqu’il se confie, il explique que pour lui, la détresse psychologique « était une forme de faiblesse qui pouvait compromettre [sa] réussite sportive ou [le] faire passer pour bizarre ou différent ». Il n’est pas le seul athlète à avoir vécu cette situation : lors des JO de Tokyo de 2020, Simone Biles s’est retirée du concours général par équipe à cause d’un blocage mental qui lui faisait perdre ses repères dans l’espace.

Des sportifs qui raccrochent leurs crampons racontent leur addiction au sport. Après sa retraite sportive, l’ancien rugbyman professionnel, Raphaël Poulain a testé de nombreuses disciplines jusqu’à se rendre compte qu’il avait développé une addiction au sport. Il s’est ensuite formé et spécialisé aux premiers secours en santé mentale (PSSM) ce qui lui a permis de repérer les symptômes de dépressions, de burn out et de crises d’angoisse. Il confie d’ailleurs à PSSM France que, s’il avait été formé plus tôt, il aurait pu repérer ces périodes difficiles et les traiter. Il aurait cherché à s’éloigner de l’idéal « guerrier » valorisé dans le rugby ce qui aurait rendu sa transition entre sportif et retraité moins compliquée.

Les causes, tout comme les symptômes, de ces troubles sont multiples. Dans son bulletin de 2025 « La santé mentale des athlètes », l’Académie Nationale de Médecine explique que les importants changements qui ont eu lieu dès l’enfance peuvent être à l’origine de ces problèmes. Les jeunes professionnels sont souvent éloignés du cocon familial très jeunes, subissent une concurrence accrue notamment dans le football et ont des entraînements réguliers intenses. Au cours de leur carrière, des blessures et des commotions cérébrales sont à l’origine du développement de problèmes psychologiques tout comme la contre-performance et la pression familiale.

Entre prise de conscience et mise en place de mesures 

Pour répondre à la libéralisation de la parole et aux problèmes psychologiques auxquels les sportifs sont confrontés, les autorités commencent à prendre des mesures allant de simples conférences à des décisions de justice. A ce titre, le suicide du rugbyman Jordan Michallet a officiellement été reconnu comme un accident du travail par le tribunal judiciaire de Rouen en 2025, soit trois ans après les faits. C’est sa femme, Noélie Michallet, qui s’est lancée dans cette bataille judiciaire. Cela a constitué une avancée majeure dans la reconnaissance de la santé mentale chez les sportifs.

Pour sensibiliser au sujet, de nombreuses conférences ont eu lieu notamment pendant et après les Jeux Olympiques de Paris 2024. Cela permet d’échanger sur le sujet au contact de professionnels de la santé. Lors de colloques, l’INSEP a organisé la conférence internationale « Accompagner la performance durable dans le sport de haut niveau » au cours de laquelle des experts du CIO sont intervenus pour faire un bilan post-JO. Au village olympique, une « Mind Zone » a été mise en place. Cet espace a été conçu pour que les sportifs puissent décompresser dans un espace apaisant. Des psychologues et des psychiatres étaient également à leur disposition s’ils voulaient parler. Ce dispositif a été vu comme une avancée majeure dans la prise en compte de l’état mental des sportifs de haut niveau.

Des mesures concrètes pour protéger les athlètes ont également vu le jour il y a une dizaine d’années. Elles sont renforcées au fur et à mesure pour assurer le bien-être de tous les sportifs professionnels. En 2006, un arrêté a imposé un suivi psychologique annuel pour les adultes et biannuels pour les enfants. Cet arrêté a été confirmé et complété en 2016 et est supervisé par le SMR (Surveillance Médicale Réglementaire). Le CIO a aussi mis en place en septembre 2020 le SMHAT-1 (Sport Mental Health Assessment Tool) et le SMHRT-1 (Sport Mental Health Recognition Tool). Le premier propose à tous les professionnels de santé au contact d’athlètes une méthode de détection pour prévenir d’une dépression et orienter au mieux les sportifs de haut niveau. En complément, le SMHRT-1 permet de sensibiliser les athlètes et leur entourage pour qu’ils puissent reconnaître s’ils sont victimes d’une altération de leur santé mentale et ainsi les protéger le plus rapidement possible.

Si ces dispositifs de prévention constituent une avancée, ils ne représentent que la première étape d’un changement qui doit s’effectuer au sein du monde sportif professionnel. Il faut désormais intégrer l’équilibre psychologique au cœur de l’entraînement pour accompagner du mieux possible les athlètes. Un changement de mentalité indispensable pour être sûr que l’exigence du (très) haut niveau ne se fasse plus au détriment de l’humain.

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